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Chroniques du multiculturalisme



Hélé Béji, romancière, essayiste puis fondatrice en 1998 du Collège International de Tunis, n'est pas une auteure prolifique. Son premier essai, Désenchantement national (édité chez Maspero), date de 1982 ; l'avant-dernier, L'imposture culturelle (chez Stock), remonte à 1997. Dans l'entreprise de réflexion et d'écriture, elle prend son temps pour sentir l'air du temps, traverser les ères d'une humanité dont la femme est le devenir. Une force qui demeure, à l'allure et la tonalité d'un récit autobiographique raisonné. Placé sous le signe de la présence tutélaire de la mère de l'auteure, ce texte se veut un hymne à la féminité féconde en créativité et en promesses. De sa mère, l'auteure écrit : « il y avait en elle un principe de refus, de fureur, toujours prêt à s'éveiller, un acharnement qui ne s'épuisait que dans la réalisation de sa volonté... ». De mère chrétienne et de père musulman, Hélé Béji a été élevée à Tunis dans une ambiance de tolérance. Loin de l'enferrer dans une structure schizophrénique, cette double appartenance forgea, au contraire, en elle une éducation de l'écoute, mais aussi de la controverse, voire du refus de la sujétion et du consensus mou. Elle prend ainsi le contrepied de la thèse moderniste sur la femme en montrant que les femmes traditionnelles, bien qu'illettrées, étaient porteuses d'un savoir et d'une maîtrise du monde que les femmes dites modernes n'ont plus aujourd'hui. C'est que la modernité dont elles se réclament se réduit bien des fois à des images glacées, à un artifice consumériste. Hélé Béji, en philosophe, écorne les clichés en vogue sur les femmes pour en pointer l'altérité fertile : « les femmes sont autre chose que le féminin, et tout féminisme qui entend enfermer le féminin dans une communauté, dans une entité séparée, est oppressif, non pour les hommes, mais pour les femmes elles-mêmes. Toute femme n'est pas que femme. Elle est plus qu'une femme… », écrit-elle. Hélé Béji n'a eu de cesse de réfléchir sur les situations complexes posées par le cosmopolitisme, le multiculturalisme, le multiethnique. Cette dernière question qui fait débat est au cœur du nouveau livre de Jean-François Bruneaud. Publié dans la collection Histoire et perspectives méditerranéennes, qui compte à son actif une quinzaine de titres, ce livre s'attache à étudier l'émergence et la constitution du paradigme d'ethnicité chez les Maghrébins français (appelés tour à tour indigènes, Français musulmans, Africains du Nord, Beurs…). Ce paradigme ne renvoie à aucun ethnocentrisme d'une communauté arcboutée sur des valeurs identitaires exclusives, mais il est le reflet de la complexité même de la société française, aujourd'hui partagée entre au moins deux voies : le multiculturalisme et l'assimilation. L'auteur note à ce propos : « si le premier (modèle) tend à reconnaître les particularismes identitaires, communautaires et ethniques, le second, au nom de l'égalité et de l'universalisme, réfute toute intrusion dans l'espace public de différences d'ordre culturel, religieux ou idéologique tout en les autorisant dans des limites acceptables, dans la sphère privée... ». Jean-François Bruneaud mobilise quant à lui l'histoire, la sociologie, l'observation ethnographique pour cerner la formation de l'ethnicité chez les Maghrébins français, en étudier les résistances et les possibles replis pour aboutir au constat suivant : les Maghrébins sont en forte demande d'un accès à la citoyenneté. Aussi la France doit-elle évacuer ses peurs et ses craintes face aux différences, et notamment face à l'islam pour promouvoir « l'épanouissement d'identités plurielles ». Voilà un gage sérieux de la consolidation du ciment républicain.

Jeudi 15 Février 2007 - 05:17
Maati Kabbal
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