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Daniel RivetAu contact du MarocDaniel Rivet directeur de l'Institut d'études des sociétés de monde musulman, est un spécialiste du Maroc coloniale et de Lyautey. Il témoigne dans cet entretien de son parcours et nous décripte la société marocaine avec l'oeil de l'historien...
La médina : Pouvez-vous nous parler de votre parcours au Maroc ?
Daniel Rivet : Je ne souhaiterais pas trop parler de moi parce que l’égo-histoire est devenue très à la mode et qu’elle renforce le narcissisme ambiant. Mais je réponds quand même à votre question. Je suis allé au Maroc pour ne pas faire mon service militaire dans une caserne, mais comme professeur de 1967 à 1970. Je crois que dans mon existence, il y a eu un avant et un après cette expérience qui m’a marqué jusqu’à la moelle. J’ai éprouvé un choc anthropologique, peut-être même plus fort que celui que ressentait alors un Maghrébin débarquant à Paris parce qu’il partait d’un espace déjà marqué par la francité. Alors que moi, rien ne me préparait à cette expérience. Aucun antécédent familial "colonial", aucune lecture préparatoire, j’étais parachuté d’un seul coup au Maroc. Les deux expériences qui m’ont le plus marqué durant mon séjour, c’est la plongée pour la première fois dans Fès el Bali (la vieille cité) à partir de Boujloud et ma première visite du cimetière de Bab Ftouh qui est malheureusement aujourd’hui transpercé par une voix circulatoire. Là je découvris le rapport de l’islam à la mort : les vieillards qui étaient sous les figuiers ou les oliviers et se préparaient au grand passage produisirent sur moi une très forte impression. Mon deuxième choc, ce fut avec des amis marocains d’assister à la zaouïa de Tamgrout, au mawsim de la confrérie de la Nasiriya. Là aussi, je ressentis une émotion très profonde, que je fus incapable d’analyser sur le champ, mais qui déposa des traces très durables sur moi. Ce fut vraiment l’expérience de l’altérité à l’état brut, la découverte que d’autres hommes habitaient d’autres cultures qui valaient bien la mienne. Je connaissais la grande ville industrialisée en France, et je découvrais que dans la médina chacun a sa place et que personne n’y est privé de signification comme dans les métropoles de ma jeunesse. Cela ne signifiait pas que je fermais les yeux sur les inégalités et les dysfonctionnements qui affectaient la cité marocaine. Je ne crois pas avoir sacrifié à l’exotisme, c’est à dire à l’exaltation de l’autre dans sa méconnaissance. De retour en France, J’ai été jusqu’en 1993 un enseignant généraliste dans l’analyse du monde contemporain et j’ai rencontré beaucoup de difficultés à préparer ma thèse sur "Lyautey et l’institution du protectorat français au Maroc", parce qu’il y avait un grand écart entre mes enseignements et ma recherche. Des lecteurs m’ont soupçonné d’avoir été fasciné par Lyautey alors qu’il n’en est rien. Certes la fréquentation d’un grand homme ne peut laisser indifférent, mais j’ai choisi ce sujet parce que les archives du protectorat s’ouvraient sur cette époque et que je voulais comprendre la genèse du phénomène à la fin duquel j’assistais, puisque la coopération à la fois parachevait et sublimait la colonisation et que son objectif était de s’éteindre le plus vite possible. Après la soutenance de ma thèse, j’ai eu la chance d’être élu professeur à l’université de Paris 1 où je me suis spécialisé dans l’histoire du monde islamo-méditerranéen contemporain. Quel regard portez-vous sur la période post-coloniale aussi bien au Maroc que dans les pays du Maghreb ? Diriez-vous qu’il y a eu une évolution, et quel type de rapport entretient, selon vous, le Maghreb avec ses anciens colonisateurs ainsi que l’état des mentalités ? Je ne parlerai que du Maroc et de la Tunisie, et pas de l’Algérie que je connais très peu. D’abord, quoi qu’on dise sur le Maghreb en le qualifiant de "bombe démographique aux portes de l’Europe" et de monde à la dérive, je crois pour ma part à une montée d’humanité, peut-être est-ce là trop d’optimisme, mais tout de même toutes sortes de signes positifs en attestent. Malheureusement, ils sont contrecarrés par l’évolution climatique. L’aridification du Maghreb me paraît un fait plus dramatique dans le long terme que l’islamisme radical qui refluera bien un jour. Aujourd’hui les stigmates de la misère sont beaucoup moins marqués sur les visages et les corps des enfants. Quand les gens parlent de paupérisation, je dis que ce n’est pas vrai. Je peux affirmer très objectivement que les gens sont mieux soignés et mieux nourris qu’au sortir de l’ère coloniale. Ensuite, le deuxième signe d’évolution que je retiendrai, c’est celui de la vie au quotidien : quand on est dans le "Saîd Aouita" entre Casa et Kenitra, on a presque l’impression d’être en France. On constate les effets de la scolarisation avec l’apparition d’une classe moyenne qui n’existait pratiquement pas il y a 35 ans. On comptait alors quelques milliers de privilégiés du savoir qui ont vite accédé aux lieux de commandes, et de l’autre côté, il y avait la société marocaine, que le protectorat avait voulu en quelque sorte embaumé comme dans un musée. Pendant quarante quatre ans, le protectorat s’était ingénié à arrêter l’évolution parce qu’il savait qu’elle se ferait contre lui. Nous étions en présence de quelques privilégiés occidentalisés et puis il y avait la masse de la société à l’écart et qui, moi, me fascinait. C’était un Maroc à peine marqué par ce qu’il est convenu d’appeler la modernité. De même quand vous êtes dans un bus entre Kairouan et Tunis et que vous voyez l’équivalent de l’émission des "chiffres et des lettres arabes" en vidéo avec un homme et une femme - marque de la parité - et que vous voyez ces gens qui ne sont pas de la haute société - parce que sinon ils auraient pris le taxi – répondre dans le bus aussi vite que les candidats, voilà encore un indice qu’il y a eu un accès massif au savoir par rapport à l’époque coloniale et qui permet aux Maghrébins de tenir leur place dans la grande mêlée pour avoir accès à la mondialité aujourd’hui. De même je vois les vestiges de la présence de la France coloniale s’effacer sans aucune nostalgie. Cela me fait sourire quelquefois quand mes amis marocains me déposent pour des colloques à l’hôtel Terminus à Rabat, car je vois juste en face de ma chambre le garage Liautey : ce " i " qui nargue la morsure du temps. De même, cela m’amuse qu’on dise toujours la place Piétri alors qu’elle porte un nom arabe aujourd’hui. Mohamed V est une figure singulière et majeure dans le paysage maghrébin. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à son étude ? impossible d’écrire l’histoire du protectorat au Maroc sans faire monter sur scène Lyautey au début et Mohammed V à la fin. Je vous rappelle qu’il était le troisième fils de Mohamed ben Youssef et que les conseillers du résident Steeg le prennent parce qu’il paraît être le plus malléable et pourtant ce sera le sultan de l’ISTIQLAL (l’indépendance). Comment et pourquoi cette métamorphose d’un pâle jeune homme docile en grand acteur du politique ? Je crois que sa force, c’est d’avoir été un bourgeois de bonne manière, régentant un peuple de paysans, d’agro-pasteurs, mais en combinant le prestige de commandant des croyants avec celui de la figure de représentant de la HADARIYA (citadinité). Sultan encore porteur de l’effluve divine (la baraka) et déjà roi bourgeois, sinon citoyen. Il personnifie la transition dans laquelle le Maroc est embarquée : il n’est ni en retard, ni en avance. Il est au juste milieu. Dans une certaine mesure, c’est cette dimension de musulman salafi nuancé, citadin sans morgue, qui engendra les épousailles entre un peuple et son souverain. Certes, cela ne s’est pas produit tout de suite. Ce sont les Français qui, malgré eux, ont fait de Mohamed V le roi des Marocains. Si, au début des années 30, il y avait eu un conflit très violent entre les Marocains et les Français, si la décolonisation avait commencé avant la deuxième guerre mondiale, c’est sans doute Allal el Fassi qui aurait, du fait de sa za’ama, incarné l’aspiration à l’indépendance. Mais à partir de la déposition du sultan par la résidence le 20 août 1953, la question marocaine se résume à trois mots : Yahia ben Youssef.. L’historien que vous êtes considère-t-il, qu’à la différence de l’Algérie et de la Tunisie, la monarchie a été sauvegardée par Mohamed V, figure centrale de l’indépendance marocaine ? Je crois que oui et que c’est un bien pour le Maroc. Regardez combien dans l’Europe d’aujourd’hui, il y a des monarchies qui ont servi de garde-fous contre des excès ou bien ont facilité la sortie de régimes autoritaires. Juan Carlos est un type de monarque qui intéresse de près les Marocains. Au Moyen Orient, la monarchie Hachémite en Jordanie, longtemps vilipendée comme étant à la solde des Anglais, est un support pour une expérience d’ouverture du politique à la société bien plus prometteur que les régimes bassistes qui ont engendré les Assad et Saddam Hossein qui ont verrouillé toute évolution politique. En Egypte, si la monarchie avait su et pu se muer en régime parlementaire comme elle le fait à petits pas dans l’entre deux guerres avec l’émergence d’une société de débat, le multipartisme, des élections, même si les élections ne correspondent pas encore aux données de l’Egypte rurale, l’Egypte n’aurait pas connu cette involution depuis Nasser, cette évolution à contre courant du temps du monde, alors que depuis Muhammad ‘Alî, c’est à dire le début du XIX°, elle s’était modernisée : plus par en haut que par en bas, il est vrai. A mon sens, aujourd’hui, elle aurait pu être le pays montreur de conduite en matière de démocratisation et de développement économique et social. D’ailleurs, dans le monde arabe, la monarchie ressurgit sous un angle inattendu. Kadhafi, Saddam, Assad, Moubarak lui-même se survivent à travers un fils en tant que régent ou successeur. Tandis qu’au Proche Orient arabe le despotisme se surimpose sur des sociétés qui étaient elles-mêmes en travail de modernisation politique et culturelle, comme par exemple l’Egypte entre 1922 et 1952, il me semble que la monarchie marocaine qui, elle, au moins plonge ses racines dans un passé immémorial, est une combinatoire qui correspond bien mieux à l’histoire du monde musulman tourné vers la Méditerranée. Cette affinité avec la tradition humaniste ou celle que vous entretenez avec le monarchisme, n’est-elle pas finalement à l’origine de l’intérêt que vous avez consacré à l’étude de Lyautey ? Absolument pas. Je ne suis pas un homme de tradition, mais j’essaie de comprendre qu’il y a un bon usage du passé et qu’il peut être un garde fou contre les sauts brusques dans une modernité inatteignable sans transition et accommodation locale. Par ailleurs, je ne pensais pas au départ que Lyautey tiendrait une part aussi importante dans ma thèse. J’étais un peu dans la situation d’un Japonais qui, analysant les débuts de la Vème République, découvre progressivement que celle ci et le général de Gaulle constituent un couple indissociable. De même on ne peut pas étudier le protectorat sans installer au centre du tableau la figure de Lyautey. Ceux qui m’ont lu avec attention savent que je n’éprouve pas de fascination pour Lyautey. Un homme dont le rôle pour le Maroc a été très ambivalent, qui n’a pas influencé Mohamed V s’inscrivant dans la tradition marocaine de roi arbitre, mais qui a modelé l’exercice du pouvoir par Hassan II. Celui ci avait deux pôles de références. L’un est explicite : Hassan I, L’autre est inavoué : Lyautey, qui, lui même, avait pour cible Hassan I dans sa politique de maintien, voire de restauration de l’ "empire fortuné". Qu’est-ce qui vous pousse à le croire ? Hassan II, c’est un roi qui a voulu à la fois régner et gouverner. Autrefois, le sultan régnait partout, par le relais de la Bay’a et la prière qui se faisait au nom du sultan avant la Khotba le vendredi et il gouvernait par endroit, là où le Makhzen avait prise sur les gens. En installant l’Etat partout, le protectorat donne les moyens à la monarchie d’avoir un appareil de gouvernement qui permet d’avoir prise sur tout le monde. Mais Mohamed V, même si les circonstances l’ont obligé à partir de 1960, à gouverner lui-même, y répugnait je crois profondément, car il ne voulait pas régenter le Maroc de manière directe, mais seulement oblique. Il y a une grande différence de tempérament entre lui et Hassan II et puis enfin il n’a régné effectivement que de 1955 à 1961. On est en présence de deux styles d’exercice du pouvoir très différents puisque l’un est l’homme de la refondation et l’autre celui de la routinisation du sultanat-monarchie. S’agissant du mythe de Mohamed V, comment l’avez-vous vécu lors de votre séjour au Maroc, croyez-vous que celui-ci est toujours perçu comme tel par les Marocains d’aujourd’hui. ? j’aurai du mal à parler du rapport des Marocains avec Mohamed V dans le Maroc d’aujourd’hui, que je ne connais plus qu’en observateur de passage. A l’époque où je vivais sur place, j’avais remarqué ça et là, dans les demeures des a’yân, (surtout des notables de la "middle classe" provinciale), que le portrait de Mohammed V ornait leur salon, mais pas celui de Hassan II. On était à la fin des années 1960. On sentait bien qu’il y avait à cette époque-là une manière de regretter Mohamed V qui contenait un jugement négatif implicite sur son successeur. La manière dont les simples gens, à la fin des années 60, parlaient de Mohamed V était touchante. On baignait encore dans le culte quasi maraboutique de Sidna Cette relation symbiotique ne pouvait que surprendre l’enfant de la république que j’étais, issu tout droit d’une France laïque. Mais plus les Marocains étaient loin de moi par leur manière d’être, plus cela m’excitait et m’inclinait à apprendre le code d’une autre culture politique et le lexique d’une autre civilisation. J’apprenais sur le tas, à chaud, que penser l’autre implique de passer à lui pour le comprendre, avant de retourner à soi, car on est, d’une manière ou d’une autre, toujours ethno-centré et c’est le va-et-vient entre soi et l’autre qui vous révèle votre propre vérité intérieure : le détour par l’autre pour être enfin soi. Quel regard portent les Français sur le personnage de Mohamed V ? Je vous répondrai à deux niveaux : les gens qui sont cultivés, qui connaissent un peu l’histoire du Maroc et qui ont un certain âge, savent, ne fut-ce que par les excellents ouvrages de Jean Lacouture, que Mohamed V est un personnage qui a réussi à séduire son peuple, qu’il était le sultan des jeunes, Abou el Nahda (le père du renouveau culturel), qu’il était le sultan des femmes (rappelons l’épisode de Hanifa qui montait sur les terrasses de Fès ou d’ailleurs, pour regarder Sidi Mohamed, avec Amina sa dernière fille dans les bras, à cheval sur la lune), que c’était aussi le sultan de Carrière centrale, le sultan qui témoigne de son émotion après l’affreuse tuerie de ces déshérités, de ces gueux des bidonvilles qui descendent dans Casablanca le 7 décembre 1952 pour protester contre l’assassinat du leader de l’UGT, Ferhat Hached. Les gens qui n’ont pas ces éléments d’information, j’ai l’impression qu’ils ne savent pas vraiment qui est Mohamed V, mais qu’ils savent tout de même qu’il a concouru à la libération de la France par le biais de ce que Jacques Berque appelait " l’exportation héroïque des Goums ", que les Français ont fait la bêtise criminelle de le déposer en 1953, et qu’en retour, il a eu la sagesse de ne pas se brouiller avec eux à son retour en gloire au Maroc en 1955, qu’il a eu la sagesse de jeter sa rancune à l’océan. Que par rapport à Bourguiba et Ben Bella, il a ménagé une transition somme toute heureuse entre le protectorat et l’indépendance : il n’y a pas eu d’affrontement stérile à la manière de la crise de Bizerte, pas non plus de conflit sur les phosphates comme en Algérie pour les hydrocarbures. Il y a eu plus tard l’affaire Ben Barka, mais ce fut après Mohamed V.Par conséquent, ceux qui savent quel souverain il a été, le créditent d’un jugement très positif. La médina : Pour quelles raisons, selon vous, on ne rencontre pas dans la presse française, la volonté de revenir sur le passé colonial de la France et sur cette figure emblématique du Maghreb, jusqu’aux manuels scolaires où il est inexistant. A quoi renvoie cette attitude ? Dans les programmes d’histoire dans le secondaire, la colonisation au XIXème siècle apparaît ainsi que la décolonisation, en particulier, la guerre d’Algérie. Je constate qu’on parle encore beaucoup de la guerre d’Algérie, mais que beaucoup refusent d’entendre. Il n’y a pas d’unanimité sur la question. Il y a ceux qui vous disent que les Français sont encore atteints du syndrome de la guerre d’Algérie, de ce passé qui ne passe pas. Il y a eu Vichy et maintenant, c’est la guerre d’Algérie. Tant que les Français n’auront pas trouvé une thérapie à ce syndrome eh bien ça verrouille tout le reste. L’Algérie dont on n’arrive pas à parler, interdit de parler du reste : de l’Indochine, du Maroc et de l’Afrique. Ceci est une première interprétation. La seconde consiste à dire que les Français, peuple continental, n’ont jamais eu de conscience coloniale ou du moins ont acquis une conscience impériale beaucoup plus diffuse que celle des Anglais, peuple maritime. D’abord parce qu’il y avait un courant anti-colonial qui avait des effets sur l’opinion, si bien que la colonisation renvoyait à quelque chose de sale, à un dépotoir où on se débarrasse des fils de famille déchus, des derniers des agrégés, des plus mal notés des magistrats, ou enfin des officiers qu’on voulait éloigner de la métropole, parce qu’on redoutait leur césarisme. Et puis surtout la décolonisation coïncide avec la construction de l’Europe. La France quitte le Maroc et la Tunisie en 1956 au moment du traité de Rome. Il y a là comme un chassé-croisé qui a eu des effets profonds, je crois. Puisqu’"ils ne veulent plus de nous, c’est fini là-bas, lâchons l’Afrique et replions nous sur l’Europe". Comme coopérant une fois de retour en France, j’avais envie de crier aux gens : "une Europe qui n’est pas tournée vers le sud est une Europe des riches, une forteresse repliée sur elle-même. Nous partageons une histoire commune avec les gens du sud bien plus forte qu’avec les Européens". J’avais le sentiment qu’on laissait les gens du sud au milieu du gué, qu’on avait commencé quelque chose avec eux et qu’on les laissait maintenant se débrouiller tout seuls .Certains diront que c’est un relent de paternalisme inavoué. Je laisse les tenants de l’ultra-gauche dénoncer dans la coopération à laquelle j’ai cru un avatar du néocolonialisme. Je crois, pour ma part, qu’on est passé sans transition de la propagande du "salut par l’empire" à une thématique du "salut par l’Europe" et que cette brusque substitution d’une propagande à l’autre a fabriqué l’étrange amnésie qui paralyse notre imaginaire colonial. Les gens qui soutiennent la première thèse, celle de la guerre d’Algérie comme verrou d’un retour à notre passé colonial marquent des points aussi car on ne parvient pas à avoir une mémoire de la guerre d’Algérie. Nous en avons en fait une addition sectorielle de mémoire acrimonieuse et qui sont sourdes les unes aux autres. Il y a la mémoires des vaincus : les pieds-noirs, les officiers activistes, et d’une certaine manière, les compagnons de route du FLN, parce que l’Algérie dont ils rêvaient n’a pas été un tremplin pour relancer la Révolution en panne en Europe. D’autre part, il existe une mémoire de victimes, celle des Harkis, et une mémoire négative de l’Algérie : celle d’un million cinq cent mille appelés qui ont laissé 27 mois de leur vie là-bas, sans compter la minorité d’entre eux marquée à vie par la pratique de la torture et des " corvées de bois".. On assiste à une absence quasi-totale de marqueurs du Maghreb en France, marqueurs de cette mémoire de la France au Maghreb ainsi que la participation de ces pays comme le Sénégal à la libération de la France. Quand je lis la biographie de Mohamed V, je lis sa nomination comme compagnon de la libération et deux ou trois ans après, il va réclamer l’indépendance du Maroc et par là, rentrer en conflit avec la France. Comment l’historien que vous êtes analyse-t-il la complexité de ce revirement ? Sur le peu de visibilité du Maghreb en France, je ne serai pas tout à fait d’accord avec vous, parce que, à pas de colombe, de manière non fracassante, il y a des traits de la civilisation du Maghreb qui sont en train de s’infiltrer en France : Le couscous est devenu quasiment un plat national des Français au même titre que le steak-frites et moi je trouve ça extrêmement positif. Il y a la musique raï, la floraison de bouquins sur l’architecture marocaine, la cuisine au Maghreb, mais aussi la découverte d’un certain art de vivre arabo-andalous ou berbère qui, de plus en plus, fascine les gens en France. Pensez à la diffusion de pratiques corporelles telles que l’usage par les femmes du henné ou de la visite au hammam. Et puis il y a l’audience croissante de la spiritualité soufi qui n’est pas spécifiquement maghrébine, mais c’est quand même par le relais du Maghreb qu’elle pénètre en France. Sur le plan culturel, on peut donc parler d’avancées qu’il serait léger de qualifier de folkloriques. Quant à l’ "oubli du prix du sang" versé par les anciens combattants, je ne vous apprends rien si je vous dis que les pensions des ces anciens combattants maghrébins ou Sénégalais avaient été bloquées depuis 1959. Ce n’est que suite à un récent arrêt du conseil d’Etat qu’il y eut une réévaluation, même si j’imagine qu’il est difficile d’arriver à une solution équitable. Il faut dire que la gauche était très mal à l’aise vis-à-vis des anciens combattants. Il y avait une sorte de consensus entre les nationalistes maghrébins et les hommes de gauche en France pour dire que c’était des mercenaires et ainsi évacuer le problème… Pour réintégrer le Maghreb dans notre intelligibilité de la deuxième guerre mondiale et de la période qui suit, il faut effacer notre écriture officielle de la Libération : on montre une deuxième division blindée " blanche " et on oublie que dans celle-ci, il y avait un régiment d’artillerie du Tchad puisé dans l’aire de recrutement soudanaise. Dans les FFL (forces françaises de libération), on ne voit plus que des Français et le général Leclerc. Même en province, dans une cité comme Lyon, il n’y a pas de rue ou d’avenue de la deuxième division marocaine qui a libéré la ville… Pour revenir sur la figure de Mohammed V, je voudrais insister à la fois sur la singularité de son personnage et sur les limites de son œuvre de modernisation du Maroc. Ce qui le rend très attachant, c’est la simplicité de sa foi musulmane. L’anthropologue américain Clifford Geertz a noté la conjonction qu’il y a avait entre Jean XIII et Mohammed V. Pour une fois, le pape était vraiment un chrétien évangélique et le sultan du Maroc un mu’min : un croyant et non pas seulement un homme de pouvoir utilisant l’islam comme une ressource politique pour régenter ses sujets…Pour sortir du style des fioretti, soulignons que ce fut un homme de transition, bicéphale : sultan et roi. Il remplit à merveille son rôle de roi- arbitre, en étant le point de conjonction de toutes les forces constitutives du Maroc labyrinthique, ce pays carrousel extrêmement difficile à décrypter et à gouverner. Il a très bien su endosser ce personnage en tant que point de ralliement des forces constitutives de la nation, mais a-t-il vraiment préparé le Maroc à rentrer dans le stade de la monarchie constitutionnelle à laquelle aspiraient les nationalistes et le plus apte d’entre eux à l’inscrire dans la pratique et qui était certainement Balafrej ? C’est vrai qu’il s’est produit une sorte de gel de cette aspiration à une monarchie parlementaire depuis 1961 . On fait porter le chapeau à Hassan II. Mais il faut aussi incriminer la culture politique d’inspiration salafi de son père. On sait que cette culture salafi le bloque parce qu’au fond, quand on lui parle de démocratie, il en trouve l’équivalent dans la tradition muhamédienne de la "shura" (la concertation) ou de la bay’a (le pacte contractuel entre le prince et ses sujets). Lorsqu’on lui parle d’égalité, il traduit cette notion d’origine révolutionnaire par ‘adl (le concept canonique musulman de justice-équité) mais la justice-équité, ce n’est pas l’égalité. Les revendications très fortes qui travaillent la société marocaine à l’indépendance, que je sentais encore fuser à la fin des années 1960 lui faisaient peur. Il ne maîtrisait pas la grammaire politique pour avancer dans ce sens-là. C’était un grand souverain, mais plus proche de la figure d’un sultan conservateur éclairé que de celle d’un malik moderniste innovateur Pensez-vous que sous le règne de Mohamed VI, le virage qu’il est en train de prendre vers une monarchie constitutionnelle soit une bonne chose si on considère qu’il prend en compte les leçons de l’histoire ? La prudence intellectuelle me pousse à dire que je ne suis pas assez outillé pour répondre à votre question. Il me semble que le nouveau souverain a osé ouvrir la boîte de Pandore de l’opinion et que personne ne pourra plus la refermer, même si le précédent des Algériens qui ont pu accéder fugitivement à la liberté d’expression de 1988 à 1991 incline à la prudence. Sur la construction de la démocratie et du rééquilibrage de la distribution des richesses entre Marocains dans un sens plus équitable (ou moins inique, quand on regarde la répartition de la fortune nationale entre les groupes et catégories sociales), je suis quand même inquiet par le maintien du statu quo social et de l’immobilisme politique, qui travaille en faveur des islamistes. D’ailleurs, on ignore si ceux-ci sont proches des islamistes à la manière turque : ont-ils vraiment pour objectif de construire une démocratie musulmane comme il y a une démocratie chrétienne ? Je sais en revanche qu’à chaque fois qu’il y a au Maroc une très grande incertitude politique, tout le monde brusquement entre dans une phase d’immobilisme, tout le monde retient son souffle, et s’il se dégage une solution, alors tout le monde rallie le train en marche. On a l’impression que les hommes politiques au Maroc n’ont pas assez profité de cette époque ouverte avec l’instauration du gouvernement de Yousoufi du vivant d’Hassan II pour réformer en profondeur le régime et la société. Cet immobilisme résulte, pour une part, du vieillissement de la classe politique marocaine. C’est tout de même saisissant d’observer que la plupart d’entre eux sont des survivants du parti de l’Istiqlal d’avant sa scission en 1959. Si bien qu’il y a une distorsion entre la gestion étatique du pays par des technocrates quadragénaires et la définition des grandes options par des dirigeants politiques de plus de 70 ans, qui n’est pas sans rappeler le temps du protectorat : aux techniciens français l’administration des choses, aux nationalistes la gestion des symboles et des rêves. Une place Mohammed V à Paris le 20 décembre 2002 est innaugurée la place Mohammed v sur le parvis de l'Institut du Monde Arabe : une reconnaisance de la mémoire française. L'inauguration de la place Mohammed V, le 20 novembre sur le Parvis de l'IMA est à l’origine d’une idée française portée par un certain nombre de citoyens juifs d'origine marocaine mais essentiellement par la fameuse association alliance France Maroc dirigée par Georges Bordego. Selon l'ambassadeur du Maroc M. Hassan Abouyoub "des intentions douteuses, nourries d’un sentiment d’égoïsme étaient à la base de cette proposition". Pendant la préparation de la dernière visite d'Hassan II en France, M. Jacques Chirac a pris le dossier en main et le confia à Camille Cabana, l'ex - directeur de l'IMA. " la réalisation de cette place est due en grande partie à la mairie de Paris et à son maire, M. Delanôé". Le conseil de Paris a voté en juillet la création de cette place. Un processus qui est en quelque sorte fédérateur et qui rend hommage à Mohammed V, l'un des rares chefs d'Etat nommé compagnon de la libération par le général de Gaule. En 1939, il avait appelé pour le jihad contre le nazisme et pour ce faire, des soldats marocains étaient sur tous les fronts "l'inauguration de la place sera faite en présence du roi et de la famille royale; c'est une symbolique très chargée, très lourde, qui confirme la particularité franco-marocaine" dit M. H Abouyoub. Pour M Schapira, maire adjoint chargé des relations internationales à la mairie de Paris, il faut " dépassionner " le débat avec tout le Maghreb, il faut réécrire les vraies histoires en citant la phrase de jean Monnet, le fondateur de l'Europe " si c’était à refaire, je commencerai par la culture" en insistant sur le rôle que joue la culture dans le rapprochement entre les peuples, Cependant, il faut que la mémoire soit totale et non fractionnée:"je suis pour une histoire réelle et c'est par l'éducation qu'une meilleure intégration pourra se faire. La lutte contre les discriminations est essentielle pour assurer à chacun de nos concitoyens ses chances de réussite. Il y a un travail a faire sur la société française en acceptant toutes ces composantes". Jeudi 30 Décembre 2010 - 11:00
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