- Hakim EL ghissassi : Dar al-Hadith al-Hassania connaît une réforme de son système d’étude, quelles en sont les raisons?
- Ahmed Toufiq: L’on ne peut concevoir la réorganisation du champ religieux sans penser à une formation scientifique, capable de produire des ouléma, maîtrisant le savoir religieux traditionnel, les connaissances humaines modernes et les outils de communication linguistiques.
Le ministre des Habous et des Affaires islamiques a réfléchi à cette formation et l’a concrétisée par un nouvel institut d’études religieuses, dont le projet a été présenté à Sa Majesté le Roi, qui a ordonné la réalisation de cette demande, au travers de la réforme du système des études de Dar al-Hadith al-Hassania, tout en la mettant sous la responsabilité administrative et éducative du ministère des Habous et des Affaires islamiques.
· Est-ce que les ouléma marocains ont besoin d’étudier les autres religions? et quel est l’objectif derrière l’introduction de l’étude des langues dans les programmes de Dar al-Hadith al-Hassania?
- Avec la connaissance des autres religions, le religieux ne fait qu’augmenter la connaissance de sa propre religion et amène l’alim à approfondir les connaissances de la religion dans laquelle il est spécialisé. Il est décevant d’avoir à justifier la nécessité d’étudier les autres religions, alors que par le passé, parmi nous, il y avait des grands spécialistes dans l’étude des croyances et des pensées ainsi que des polémistes. Et je me souviens dans ma jeunesse que le professeur Hassan Zahraoui, que la miséricorde de Dieu soit sur lui, passait du temps dans les discussions avec certains prêtres à Marrakech. Et puis, est-il concevable que des milliers d’instituts, où s’étudie l’islam, chez les adeptes des autres religions, existent, alors qu’aucun institut spécialisé dans les études des religions n’existe chez nous !
· Qu’est-ce qui a été fait depuis les directives royales de 2004?
- Un nouveau dahir a été rendu et publié au Journal officiel; il actualise, sur la base du premier texte fondateur de l’institut, les missions de Dar al-Hadith al-Hassania. Le dahir a instauré entre autres, le rattachement de Dar al-Hadith al-Hassania au ministère des Habous et des Affaires islamiques et la possibilité de recourir à des compétences étrangères pour son développement.
Sur la base de ce dahir ont été rendus et publiés plusieurs textes d’application dans le Journal officiel. Parmi ces textes: le système des programmes et des examens qui acte l’attribution d’un tiers du programme aux matières religieuses et deux tiers aux langues modernes et anciennes, à l’histoire et sciences philosophiques et aux autres religions qui ne sont étudiées qu’a compter de la 3e année.
Parmi les caractéristiques de la nouvelle réforme : la création d’une licence en 4 ans et l’allongement des études pour l’acquisition du doctorat en 6 ans après la licence. L’entrée à Dar al-Hadith est conditionnée par l’obtention de bonnes notes. Cette orientation est à contre-courant de ce qui est pratiqué dans de nombreux pays où ce sont les étudiants les moins forts qui se dirigent vers les études religieuses.
Dans le cadre de cette réforme, il y a environ 70 étudiants, répartis entre la première et la deuxième année de la licence et la première et deuxième année du cycle de qualification (après la licence). Quant à ceux qui obtiendront la qualification, ils doivent passer 4 autres années en vue de l’obtention du doctorat, couronné par un rapport de recherche court et concis, différent par sa nature des thèses volumineuses actuelles. Il sanctionne une formation profonde dans des domaines complémentaires et consolide la personnalité scientifique du spécialiste contemporain de l’islam.
· Quel est le degré de participation de l’Institut à cette réforme?
- Si l’Institut avait des ressources autonomes pour réaliser cette réforme, elle l’aurait faite elle-même depuis longtemps. Moins de 8 professeurs travaillent au sein de Dar al-Hadith al-Hassania, trois d’entre eux dispensent quelques cours. Dans ce cadre, j’ai rappelé plus d’une fois au directeur de l’Institut, le professeur Ahmed El Khamlichi, ardent défenseur de ce groupe de professeurs, que le principe doit être celui de la recherche pour les fonctions (enseignement) des membres (qualifiés) et non la recherche de fonctions pour trouver tout simplement du travail aux membres. Ma conviction est que dans le cadre de la réforme, nous serons obligés de faire appel à des compétences nationales et étrangères, extérieures à l’Institut dans plusieurs cas et jusqu’à la sortie des étudiants actuels dont les meilleurs éléments participeront à la construction du nouveau corps de l’Institut.
· Et qu’est-ce qu’il en est de la participation de l’administration?
- C’est l’administration qui gère, mais je l’excuse si elle ne s’est inscrite dans la réforme que selon sa perception et sa conviction par rapport à cette dernière.
· Un séminaire a été organisé à Marrakech, quels objectifs étaient attendus de cette rencontre et pourquoi des professeurs étrangers y ont-il été conviés?
- Le système des cours et examens, tel qu’il est publié dans le Journal officiel, est sous forme de groupes de matières à caractère général, ceci est voulu dans la mesure où il facilite le choix au professeur tant que l’objectif de l’enseignement reste l’apprentissage d’un savoir-faire et non la fourniture d’une marchandise clés en mains.
Pour ces raisons, il était nécessaire de rassembler un groupe de spécialistes, issus de plusieurs universités d’études islamiques et religieuses, connues, afin de faire côtoyer leurs pensées en vue de construire le contenu du programme, soit à travers la progression des niveaux, soit par le respect de la relation entre les matières religieuses et les autres connaissances dans un même niveau, ou par référence à l’objectif suprême qui est la formation de spécialiste marocain, à l’image de ce qui est fixé dans le préambule du dahir.
Nous continuerons à recevoir au Maroc des compétences étrangères dans divers domaines, je ne pense pas que nous puissions faire l’économie au même titre que n’importe quel autre pays de recourir à la compétence étrangère, dans un monde de l’échange.
Nous avons publié un communiqué via la MAP au sujet des visées de cette participation. Parmi les étrangers présents figuraient des sommités mondiales spécialisées, jouissant d’une autorité académique, protégées de la vanité.
· Vous attendiez-vous à certaines oppositions contre la réforme de Dar al-Hadith?
- Si personne ne s’y oppose, alors ce n’est point une réforme. Nous travaillions sans faire de bruit pour protéger cette réforme des perturbations et la consolider, jusqu’à l’évocation de l’affaire de mon ami l’Américain. que Dieu lui procure de la patience et le récompense. En tout état de cause, cette affaire a fait une assez bonne publicité à cette réforme. On aurait pu craindre pour la réforme si elle était rattachée aux réflexions personnelles du ministre. Heureusement, il n’en est rien, c’est une réforme qui aboutira à son bon terme, car elle est en lien avec les orientations de l’institution, qui voit en cette réforme un moyen de sauvegarder la valeur d’appartenance de Dar al-Hadith al-Hassania à feu Hassan II - que Dieu le couvre de Sa miséricorde. Si les étudiants sortent de cette réforme, porteurs des deux cultures, les incitations contre eux, dans la société, même si elles se produisent, ne feront pas de leur sort celui des missions du sultan Hassan Ier en Europe.
· Avez-vous une idée sur la position des anciens lauréats de Dar al-Hadith al-Hassania au sujet de la réforme en cours?
- Ils appuient la réforme. A leur tête, le président de leur association le professeur Mohammed Yessef [secrétaire général du Conseil supérieur des ouléma]. Ils ont demandé à me rencontrer à ce sujet, en marge d’une des précédentes rencontres du Conseil supérieur des ouléma. Ils y ont exprimé leur joie et leur implication dans la réforme de Dar al-Hadith al-Hassania.
Actuellement, après la rencontre de Marrakech, six parmi les plus en vue des lauréats se sont chargés de la rédaction d’un projet de contenu du programme des cours, dans les domaines des sciences religieuses.
· Certains journaux attribuent cette opposition à quelques personnalités connues?-
Certains ont exprimé des points de vue personnels sans relation avec leurs fonctions, quand ils ont entendu l’affaire «de l’Américain» et sans aucune connaissance du projet, ni du côté de ses raisons d’être ni du côté de son contenu. Ils étaient compatissants à notre égard, car nous n’avions pas suffisamment communiqué. Comme si chaque embauche d’une institution éducative nécessitait la tenue d’une conférence de presse, surtout si l’employé est américain et si l’emploi se trouve à Dar al-Hadith al-Hassania. L’intérêt de tout ce qui est rappelé et publié, c’est qu’un certain nombre de ceux qui n’étaient pas au courant de cette réforme soient informés que cette réalisation est en cours. Nous assumons notre entière responsabilité à son sujet et nous nous aidons pour sa gestion de celui ou celle, dont nous jugeons l’aide utile. Que Dieu récompense les fervents compatissants pour leur intention généreuse. Si cette ferveur s’était manifestée avant, elle nous aurait épargné l’état de régression de Dar al-Hadith al-Hassania depuis des décades ainsi que la pénibilité du combat.
Lors de ma nomination en tant que Ministre, certains ont laissé entendre que celle-ci a été dictée par les Américains. Et même un an, avant ma nomination, quand j’ai donné mon premier cours dans le cadre des causeries hassaniennes, une personne, aujourd’hui décédée, est venue me dire: «Est-ce que par l’évocation de la sagesse Atta’ia [en référence à l’auteur: Ibn Atta illah al Iskandari]: “Est d’une ignorance extrême celui qui veut montrer dans l’univers autre chose que ce que Dieu a montré”, vous vouliez dire, que ce que Dieu a montré est l’hégémonie de l’Amérique?» Ces gens divinisent les Etats-Unis quand ils considèrent que ces derniers interviennent en tout et sont à l’origine de tout; ils ne peuvent se débarrasser de ce complexe que par l’acquisition de la culture universelle, et c’est la libération à laquelle nous aspirons pour les étudiants de Dar al-Hadith al-Hasania. Il se peut que, dans cette campagne actuelle, il y ait un prolongement de cette polémique mensongère, même si les incitateurs sont d’horizons dissonants. Nous sommes à Dieu, et vers Lui nous retournerons.
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Un Américain directeur académique
· Un musulman américain a été désigné comme directeur académique de Dar al-Hadith al-Hassania. Quel est plus précisément son rôle?-
Ce jeune homme musulman est l’un des plus intelligents chercheurs que j’ai rencontrés lors de mon établissement comme professeur-visiteur à l’université d’Harvard. Il était mon assistant, et il a publié un ouvrage sur les musulmans à Chicago. Je l’ai aidé dans ses recherches de doctorat sur le thème: «l’idée de justice chez Ibn al-Bakilani et Masquawayh».
Il a rejoint l’enseignement dans une faculté de l’Etat de l’Oregon jusqu’à ce que je fasse appel à lui dans le cadre d’un contrat d’un an, en vue de m’aider dans certaines missions exigées par la réforme de Dar al-Hadith al-Hassania. Je l’ai ainsi chargé de trois aspects :
1- Elaboration d’une base de données pour la création d’une bibliothèque spécialisée dans les langues étrangères à Dar al-Hadith al-Hassania, à l’instar du groupe Canthwell Smith, que nous avions tous les deux connu à Harvard.
2- La dispense d’un cours optionnel d’«introductions aux études islamiques » en anglais, aux étudiants de la deuxième année après la licence, afin de les préparer aux exigences de l’année suivante qui connaîtra des cours en langues française et anglaise. Dans le même esprit, et dans le domaine de la langue française, un contrat est conclu avec un autre jeune chercheur, Mouhyi-addine Yahya (fils du regretté Othman Yahya), auteur d’une thèse sur l’imam al-Shafii . Il avait rejoint Dar al-hadith avant le professeur américain et il a participé à la rencontre de Marrakech. Cependant, il n’a pas fait l’objet de la même curiosité du fait qu’il n’est pas américain.
3- Tenue d’une permanence au service des étudiants en quête de conseils.
En raison de ma charge de travail, je lui ai confié la préparation de la rencontre de Marrakech, il a suivi mes consignes dans les moindres détails pour ce travail. Afin de correspondre avec les invités, je lui ai attribué une qualité académique nécessaire. Cet attribut formel a démarré avec le début de la préparation de la rencontre et a pris fin avec sa clôture.
· Etes-vous étonné que cette nominaux n’ait pas fait l’unanimité dans certains journaux?
- Non, je ne suis pas étonné, car nous traversons une crise intellectuelle, caractérisée par la perte de confiance en soi et par conséquent dans les autres. Je me souviens que, alors que nous étions étudiants dans les années 60, l’ancien directeur de la CIA avait publié un livre intitulé «Dirty Work», où nous avions lu que les agents de renseignement de cette agence étaient de l’ordre de 700 au Maroc, et nous n’y avons vu aucun d’eux. Mais, aujourd’hui, nos appareils spécialisés, Dieu merci, connaissent leur travail et la confiance en eux est capable de nous épargner de tout soupçon ou mauvais conseil!
Propos recueillis par Hakim El Ghissassi