Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte

Enjeu esthétique, éthique et politique de l'art Les icônes malignes de l'artiste frivole

Lorsque l'art devient une cause de conflit politique, d'émoi religieux et d'indignation entre états, pouvons-nous continuer, par complaisance, de faire semblant d'ignorer la question fondamentale du rôle culturel de l'art et de la mission sociale de l'artiste ? Ce questionnement peut paraître décalé mais les faits sont là. En parallèle au procès de la presse, il y a lieu de jeter un regard sur ces artistes dont le Jyllands-Posten a servi de galeriste, marchand et diffuseur. Initient-ils une véritable expérience de voir ou se contentent-ils juste de la caricature éphémère qui meurt, comme leur art d'ailleurs, avec la mort de l'actualité qui l'a suscitée ?



Le domaine de l'art dit contemporain et actuel, revendicateur à l'envi de l'éclectisme dans tout, continue paradoxalement, dans son expansion troublante, à fonctionner selon la règle unitaire des avant-gardes, désormais lieu commun, de la transgression des limites de la subversion. Il reconduit une conception de la liberté d'expression correspondante à une époque où elle avait maille à composer avec des régimes politiques et des systèmes idéologiques clairement définis. La liberté d'expression est indiscutablement, dans l'absolu, un bien légitime mais son exercice sème, en certains cas, le doute. De l'autonomie du créateur, en supposant qu'elle existe réellement, à la tentation de marchandage et au modelage communicationnelle, il n'est qu'un fil ténu qui sépare. L'art d'aujourd'hui subjugue, enthousiasme, laisse indifférent, exaspère, provoque, indigne. Cependant, comment le critiquer, le juger, l'évaluer alors que ses œuvres et ses pratiques s'exercent en dehors de critères reconnus et reconnaissables ? Comment en somme distinguer entre un artiste et un charlatan ou un Sieur Com, une esthétique et une médiatique, par quoi identifier l'acte proprement artistique ? Les images du prophète de l'islam ou bien le Submission de Theo Van Gogh appartiennent-elles au domaine artistique ? L'art a-t-il de lui-même les capacités et la légitimité de mobiliser gratuitement l'énergie de la diplomatie, l'effort de concertation des États, des orga- nisations internationales et des instances religieuses ? Et ces artistes, leurs œuvres, quelle place occupent-ils dans cette controverse, pourquoi tout le monde fait semblant de les ignorer alors que leur production est au cœur du problème ? Le problème : à quoi sert l'art ? Des artistes ont été invités à montrer comment ils voient le prophète de l'islam. Ils ont dessiné des caricatures blessantes, s'attaquant malencontreusement au sentiment religieux de millions de croyants. L'une des caricatures fait voir le prophète Muhammad paré d'un turban en forme de bombe en feu sur laquelle est inscrite la profession de foi de l'Islam. Il s'agit d'une parodie, à visée satirique, mais en somme assez terre-à-terre, des représentations classiques du Prophète dans les miniatures turques et iraniennes du XVe et XVIe siècle, qui visualise son visage en lumière. Provocantes, ces œuvres n'ont en soi rien d'inattendu. Elles restent en deçà de pouvoir surprendre et ne font qu'imiter des attitudes aussi vieilles que ces religions qu'elles n'ont jamais cessé de prendre, par intermittence, pour objet. Ces attitudes à intention blasphématoire sont conformistes, qui plus est dans leur exhibitionnisme. Elles gagnent momentanément grâce à l'effet d'actualité que constituent l'islam et les religions depuis plus d'une décennie. L'acte des artistes s'est réduit à une performance de monstration et de défoulement. Celui-ci n'a guère pu s'élever à produire une œuvre de création inspirée et de conviction qui aurait peut-être obligé le spectateur, musulman notamment, à taire sa colère et son indignation au moins le temps d'entamer l'expérience du regard et de la réflexion sur ce que, lui d'abord, sa religion et son prophète inspirent à l'autre. Dans ce cas nous aurions, au moins malgré nous, salué en ces artistes un engagement objectif et du coup leurs œuvres nous auraient amenés à un débat esthétique, au sens d'une connaissance ontologique. Par ailleurs, qui s'opposerait à ce que l'art se mêle aux affaires du monde, qu'il y contribue, qu'il se lie à la vie ? Si question à poser il y a, c'est celle de définir la liberté artistique et l'autonomie de l'art dans une démocratie. Comment ces pratiques artistiques, qui se qualifieraient elle-même volontiers de contemporaines, pourraient-elles échapper à la critique élémentaire de leur fâcheuse dépendance au système médiatique et marchand et de leur tendance facile à ce qui semble à la mode. Comment échapperaient-elles à la grille célèbre du « n'importe quoi » dans laquelle beaucoup de philosophes d'art ne s'embarrassent pas à ranger l'ensemble de la production de l'art contemporain ? L'art d'un artiste, c'est d'abord un projet, une énergie porteuse de finalités cohérentes. Que cet art manifeste une préoccupation pour la réalité religieuse, politique, sociale et idéologique, tant mieux !

Jeudi 15 Février 2007 - 05:05
Rachid Benlabbah
Lu 539 fois

Dans la même rubrique :

Abdelhadi Belkhayat - 15/02/2007

Brèves culturelles - 15/02/2007

Editorial | Société | Géopolitique | Entretien du Mois | Dossier, le Maroc entre clichés et perspectives | Economie | Actualités | Cultures | Perspectives | Dialogue | Histoire | Livres