Dieu a créé l’homme à son image ou selon la forme la plus parfaite et lui a appris tous les noms, affirment les textes révélés du monothéisme.
Dieu a ensuite inspiré dans la durée trois religions dont l’esprit est tout entier tourné ver le visible et le lisible. D’un autre côté, ce visible et ce lisible ne se justifient et ne deviennent cas de discours que par rapport à une religion de l’invisible.
De tout temps, l’image et la langue, celle-ci à travers l’écriture, ont servi de foyer pour entretenir le mystère, de preuves pour faire référence au don divin ou d’instruments afin d’apprivoiser le monde environnant.
Le judaïsme, le Christianisme et l’Islam ont en commun d’avoir accordé une place importante aux questions relatives à l’image figurée et à l’origine de la langue et de l’écriture, une image à rapprocher de l’idole et partant l’appréhender sous l’aspect de l’interdit, et une origine qui est à percevoir sous l’aspect d’une volonté d’élection.
L’image, par exemple, a fait l’objet d’un commentaire impressionnant par sa diversité et son volume, à cause de son pouvoir. L’étude de l’évolution des images dit le défi constamment opposé à l’autorité de l’écrit-parole, au point qu’il a été demandé à la lettre et au mot de faire image afin de magnifier la parole et la vérité révélée que celle-ci transmet. C’est que, dorénavant, la langue dans le monothéisme suppose un enjeu métaphysique, étendu à l’écriture également. L’hébreu et l’arabe sont considérés comme deux idiomes de source divine.
A leur sujet, des querelles ont éclatées, des polémiques et des oppositions ont vu le jour, aussi bien chez les juifs que les chrétiens et les musulmans. Des positions réfléchies et des approches rationnelles ont par ailleurs été adoptées qui cherchaient à relativiser les sentences dogmatiques et les explications volontaires. C’est dire que la querelle religieuse, lorsqu’elle ne touche pas au statut de l’image, cristallise autour de la provenance de la langue et de l’écriture choisies pour transmettre le message divin.
Le discours religieux, illustré par les prises de position divergentes des traditionistes, des théologiens et des jurisconsultes qui s’appuyent tous sur les textes révélés, a produit un dilemne à propos de l’image et de la langue, entre l’interdit et la permission concernant la première, entre l’origine divine et la convention humaine historique pour la seconde. Ce dilemne n’épuise jamais la réflexion parce qu’il dit d’abord deux enseignements différents et ensuite montre des désaccords qui semblent irréconciliables bien qu’il y ait eu des tentatives de conciliation. Il éveille également dans l’esprit un questionnement sur la nature du rapport établi à l’égard du message révélé et le mode d’élaboration de la tradition respective au Judaïsme, au Christianisme et à l’Islam.
L’originalité dans le livre L’interdit de l’image dans le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, suivi de L’origine de la langue et de l’écriture est avant tout d’établir une proximité entre la question de l’image et la question de la langue. Sans qu’il s’agisse forcément d’un comparatisme, il y a en particulier l’idée de mettre ensemble les trois religions, les approcher dans le sens de leur communauté dans le monothéisme qui s’identifie avec le commencement de l’ère abrahamique. Celle-ci ayant institué une rupture, effet du renouvellement de l’alliance de Dieu et de l’homme, avec le legs de l’humanité antérieure. Les trois monothéismes sont les témoins successifs de la révolution ancestrale et inaugurale d’Abraham, dont le sujet est la volonté de redéfinir le Créateur et la création.
Comme le sous-titre le souligne, le livre est réparti en deux essais séparés. L’important à retenir est que l’objet de l’étude se situe en amont, au niveau des décrets religieux et du discours zélé ou rationnel qui leur est relatif. Il a concerné le cas précis de l’image que les traditions respectives aux trois religions ont restitué sous forme de procès dans lequel la sentence se réduisait à l’alternative licite/illicite. De même à propos de l’origine de la langue (des langues) et de l’écriture, il s’agissait de l’éprouver à la lumière des textes révélées et, par l’exposé de l’argumentation des partisans et des détracteurs, de suivre les mobiles qui nourrissaient sa controverse.
Dans le premier essai, l’auteur a montré la rigueur et la confusion qui se sont produites depuis la Torah ( livre de la Genèse). Toutes les formes d’images qui représentent l’être animé créé par Dieu ont été prohibées au nom d’une appréhension déterminée par le concept d’idole et de compétition livrée au Créateur. De peur qu’elle ne prédispose à l’idolâtrie et à l’associationnisme, l’image imitative a été sanctionnée, mais il y a eu un amalgame entre le contenu métaphysique (idole) et la matérialité ou l’ « esthétique » (l’image en général). C’est par rapport à ce paradigme que vont se positionner les trois abrahamismes (Judaïsme, Christianisme, Islam) et que vont résulter des lignes de démarcation liées aux conflits confessionnels.
Depuis ce moment inaugural, l’image, faisant question, a constamment ébranlé l’édifice du monothéisme, surtout si l’on se présente à l’esprit la perspective de ces trois dogmes : Le verbe non représentable du Dieu de la Torah a trouvé figure dans l’incarnation de l’Évangile, puis après est redevenu verbe et à jamais invisible dans le Coran. Le Judaïsme abroge l’image, le Christianisme l’habilite sous l’aspect de l’icône, l’Islam la disqualifie au nom du tawhîd.
L’essai suivant montre que la question de la langue et de l’écriture n’a pas moins introduit un enjeu de taille, celui de l’ordre divin, la langue n’étant pas de l’homme et « celui » qui ne parlait pas du fait de sa création comme tel, n’était pas un humain selon le dogme religieux. Le principe de l’émanation divine dont a été gratifié Adam et le souci de l’identification de la langue primordiale ont eu pour but notamment la légitimité, parfois l’exclusivité, de la réception du Message, au mépris souvent de ce qui, dans ce Message, suppose une autre opinion. Mais là encore, ni la théologie, ni la philologie, ni la science rhétorique ancienne, ni la jurisprudence ne se sont unies autour d’une seul conception, à savoir la convention humaine ou l’origine divine.