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Le Maroc à la recherche du temps perdu. Entretien avec Abdelaziz Meziane Belfkih

Abdelaziz Meziane Belfkih est conseiller de S. M. le Roi Mohammed VI. Ancien ministre de l'Agriculture, de l'Equipement et de l'Environnement, il préside la Commission spéciale pour l'éducation et la formation (COSEF) et le projet pour les œuvres sociales de l'Education nationale. Il a été l'un des Sages désignés par le Roi pour piloter le projet de la nouvelle Moudawana et le rapport sur les « 50 ans de développement humain au Maroc et perspectives pour 2025 ». Il vient également d'être chargé de la mise en place du Conseil supérieur de l'enseignement.



Sézame : La finalité première du rapport sur les « 50 ans de développement humain au Maroc et perspectives pour 2025 » est d'alimenter un large débat public sur les politiques à mettre en œuvre dans le futur proche et lointain au Maroc. La qualité du débat qui se déroule actuellement vous satisfait-elle ?
—Abdelaziz Meziane Belfkih : Les gens se sont positionnés d'abord par rapport au contenu du document de synthèse, qui a été diffusé en premier. Le débat qu'a suscité ce document portait plutôt sur son intérêt dans le contexte des grandes transitions que traverse le Maroc aujourd'hui et dans la foulée des bilans de notre histoire récente.

Pourquoi ce rapport ? Qui l'a fait ? Comment ?
Ce sont là les questions qui se posaient au début, et je pense que les gens ont bien perçu la nature et l'intérêt stratégique de l'exercice. Avec la mise en ligne, le 26 janvier, du rapport général proprement dit et des rapports thématiques, transversaux et individuels, soit plus de 4 000 pages, le débat prendra une autre dimension et investira des espaces plus larges. Je suis satisfait aussi par rapport à la réception qu'ont eu ce rapport et le rapport de l'IER [NDLR : Instance Equité et Réconciliation] à l'étranger.

Est-ce qu'on peut considérer que la réforme de l'enseignement est la clef de voûte pour réussir dans les autres secteurs dont parle le rapport ?
—C'est certain et c'est une conviction constante. L'école est la clef du développement, ou disons le savoir au sens large. Parmi les cinq problématiques majeures que nous avons identifiées dans le volet « Perspectives 2025 » du rapport, et que nous avons appelées les nœuds du futur, le savoir figure en première place. La question n'est pas cependant de redécouvrir cette vérité, mais de faire en sorte que la réforme éducative, et tous les dossiers qui lui sont associés, aboutissent pour l'intérêt de notre pays et de nos enfants. Cette réforme est complexe, décisive, mais pas impossible et en tout cas nécessaire.

—Au niveau législatif, pour rester dans cet élan prospectif, l'urgence se situe où ?

—Il ne faut pas donner au rapport plus d'importance qu'il n'en a. C'est une offre de débat. Il est important de souligner le fait qu'il soit présenté en même temps que le rapport de l'IER. Cela témoigne du fait que le Maroc veut absolument tirer les leçons de tout son passé et jeter un regard serein sur sa trajectoire, qu'il s'agisse de la question des violations des droits de l'homme ou de la question du développement. Pour répondre à votre question, il faut dire qu'on ne retrouve pas d'échelle d'urgences dans les conclusions du rapport. Mais beaucoup de sujets s'imposent d'ores et déjà à notre pays : tout ce qui consolide l'Etat de droit, les pratiques démocratiques, les vertus de l'évaluation, de la participation et de la responsabilité, fait partie des réformes qui sont déjà en œuvre mais qu'il faut appuyer, consolider et peut-être accélérer. Notre pays s'ouvre à l'international et compte en tirer plein profit, mais cela nous impose des défis majeurs et urgents sur le plan de la mise à niveau économique, agricole et sociale. Il nous impose aussi un changement dans les comportements de tous les acteurs, pour moins d'attentisme et plus d'initiative et d'interactivité.

—Après la décision royale d'octroyer le droit de vote et d'éligibilité aux Marocains résidant à l'étranger et la création du Conseil supérieur de la Communauté marocaine à l'étranger, comment faire participer la communauté marocaine expatriée ou les citoyens européens originaires de notre pays au nouvel élan que prend le Maroc ? Quelles actions concrètes voyez-vous?
—L'équipe qui a fait ce rapport est d'avis unanimement partagé que notre diaspora marocaine à l'étranger constitue un potentiel énorme et peut jouer un grand rôle dans l'élaboration de ce Maroc souhaitable que nous appelons de nos vœux. Je crois qu'il y a énormément de potentialités et énormément de désirs aussi de sa part de participer et de contribuer. Il faut faire tout ce qui est possible pour que, soit les Marocains résidant à l'étranger, soit les citoyens européens d'origine marocaine, en toute loyauté avecG Gleur pays d'accueil, puissent avoir la possibilité d'œuvrer et d'aider. Je crois que nous avons une diaspora d'une telle richesse que ce serait dommage de ne pas en tirer le meilleur profit, et répétons-le, en parfaite cohérence avec leurs itinéraires individuels dans les pays d'accueil.

—Une partie de la jeunesse marocaine ne rêve que de partir en Europe ou ailleurs. Beaucoup sont diplômés. Comment enrayer dans l'avenir cette spirale et l'exil de hautes potentialités ? Quel discours allié à l'action doit-on tenir envers eux pour leur donner envie de s'investir à fond dans leur pays ?
—Vous trouverez ce désir d'émigrer même dans des pays européens. Dans le cas de notre pays, cette question est d'une réalité particulièrement brûlante. Mais, là encore, il n'y a pas de recette miracle. Il y a une chose importante, c'est la confiance. Il faut la rétablir si elle est rompue, la consolider et la renforcer si elle existe et si elle est fragile. Seul ce sentiment de confiance et d'appartenance à un destin commun peut, non pas empêcher l'émigration qui est un phénomène mondial naturel, mais inverser la tendance. C'est valable que cela soit par le bas, avec le phénomène des herragas [NDLR : ceux qui émigrent ou partent illégalement du Maroc], ou par le haut, pour ceux qui sont plus diplômés et qui veulent s'installer ailleurs. Pour toutes ces formes de départ, la confiance en un destin prometteur du Maroc, pas seulement en paroles mais en actes, est je crois le meilleur antidote. Et sur ce plan, notre pays a tout fait ces dernières années pour que ce capital de confiance entre le pays et les Marocains du monde soit le plus grand et le plus porteur.

—Le Maroc est en négociation avec l'Union européenne en vue de « la nouvelle politique de voisinage », qui entrera en vigueur début 2007. En partant des conclusions du rapport, quels sont les points sur lesquels doit insister le Maroc auprès de ses partenaires européens ?
—Le rapport a souligné l'intérêt stratégique pour le Maroc de la dynamique de ses relations avec le voisin européen. La nouvelle politique de voisinage de l'Union européenne est une démarche dans laquelle notre pays s'inscrit avec volontarisme et qu'il traduit à travers ses multiples engagements politiques, législatifs et économiques. L'arrimage aux normes et aux législations européennes est un objectif qui vient stimuler les chantiers et les réformes menés dans notre pays. Nos amis européens doivent comprendre toute la dimension de notre partenariat avec eux. C'est pour cela que les accords de partenariat devraient être centrés sur les problématiques majeures du développement au Maroc, dans le cadre d'une vision globale et claire, qu'ils s'agisse des relations d'Etat à Etat, des relations entre le Maroc et l'Union européenne d'une manière globale ou encore dans le cadre de la coopération décentralisée entre régions.

—Qu'est-ce qui peut enrayer la machine de cet élan ?
—C'est le découragement, le relâchement, le manque d'endurance, la précipitation, les surenchères. Nous avons tiré tellement d'enseignements de notre expérience passée qu'il nous est interdit aujourd'hui de tomber dans ces pièges. Dans la course actuelle, dans la région et dans le monde, le Maroc n'a pas de temps à perdre.

—Avec la mondialisation, le dialogue religieux ou la diplomatie religieuse sont devenus une donnée géostratégique. Que peux apporter le Maroc sur cette question ?
—Le Maroc apporte son expérience et la conviction qui l'anime sur cette question : la pratique tolérante de l'islam, le modèle d'Imarat Al Mouminine, le libre exercice des autres religions, le dialogue, la condamnation du terrorisme et de la violence qui se réclament de telle ou telle interprétation de la religion. Ce sont là les principes qui guident depuis longtemps l'action du Maroc en la matière.

—Le Maroc sera-t-il prêt pour 2012 et l'ouverture des frontières avec l'Union européenne ?
—En tout cas, il n'a pas le choix. Nous avons encore quelques petites années pour être au rendez-vous. C'est peu, mais ce n'est pas hors d'atteinte. Nous devrions nous atteler aux réformes qui s'imposent, sécuriser les secteurs les plus sensibles et préparer des activités de relance. Nous avons l'habitude de raisonner souvent à la défensive quand on parle de ce dossier. Les risques ne sont pas négligeables, mais les opportunités ne sont pas moins importantes. Notre pays et son secteur privé surtout sont appelés à aller chercher les nouveaux horizons qui s'ouvrent à eux dans les 5-10 ans, voire plus.

—Le Maroc, pays de richesses culturelles et humaines, vend-il bien son image à l'étranger ?
—Des aspects emblématiques de notre patrimoine culturel, gastronomique et musical sont de plus en plus apparents à l'étranger et dans les médias. Cela fait plaisir, surtout quand on est dans ces pays étrangers. Mais, je pense qu'un effort plus important, et d'une nature nouvelle, devra encore être fourni pour faire de nos produits locaux et de nos produits du terroir, de vrais labels à l'international. Cela appelle forcément une nouvelle démarche de production, de diffusion et de marketing, au profit de notre tourisme, de notre artisanat et de l'image de notre pays et de son développement. Permettez-moi d'insister une nouvelle fois, et particulièrement sur ce plan, sur le rôle capital de nos concitoyens résidant à l'étranger.

Jeudi 15 Février 2007 - 04:29
Propos Receuillis par Aziz Rifki
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