Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte

Maroc, le Mariage Mixte, Désirs et Valeurs

De plus en plus de personnes choisissent d'avoir un partenaire d'une autre culture. les femmes franchissent le pas plus que les hommes. Les raisons peuvent être un choix de cœur, un intérêt matériel, un choix par défaut ou une attirance pour la culture de l'autre.



La mondialisation bouscule les systèmes de valeurs qu'ils soient économiques, politiques ou éthiques. Le Maroc, terre de rencontres, n'y échappe pas. C'est aussi un pays de jeunes : en 2003, plus des deux tiers de la population (68,5 %) sont âgés de moins de trente-cinq ans et un peu plus de la moitié (51,3 %) ont moins de vingt-cinq ans (DPEG, Direction de la Politique économique générale 2003). Avec la pression sur le marché de l'emploi, les centres urbains attirent de plus en plus de personnes. On pense pain et confort matériel avant de penser modèle de vie ou conviction. Aujourd'hui au Maroc, on rêve toujours, dans le cadre de référentiels ancestraux, de trouver une fille ou un garçon de bonne famille pour fonder un foyer et avoir des enfants. La réalité est toute autre : l'âge du mariage recule, les stéréotypes et la méfiance entre les deux sexes persistent, le modèle traditionnel d'union est bousculé, l'influence de la religion se cristallise chez une partie de la population ou s'effrite chez l'autre. Chacun dans ce contexte essaye de tirer son épingle du jeu. La solution pour s'en sortir est souvent individuelle, bricolée et supposée la meilleure possible. Chacun son exotisme Pour certains célibataires, le mariage mixte est devenu un refuge. Si sur l'ensemble des mariages, il n'est encore pas très significatif (5,2 % du nombre total des mariages conclus en 2004 et en 2005 au Tribunal de famille de Rabat (TF), source : TF de Rabat), le nombre d'unions mixtes contractées augmente (dans ce tribunal, 195 en 2005 contre 137 en 2004, soit une augmentation de 16 %). Les moyens pour l'oiseau rare sont connus : l'étranger(e) en séjour touristique ou professionnel au Maroc, les agences de mariage, le dialogue sur Internet ou éventuellement par l'intermédiaire de la famille installée à l'étranger. Ces unions sont une rencontre de cultures à petite échelle. Plusieurs choix s'offrent aux candidats : mettre ses convictions en sourdine et privilégier son bien-être affectif et matériel (il faut être solide pour résister aux pressions familiales) ; la seconde solution impose à l'un des deux partenaires de se convertir à la sphère religieuse de l'autre (c'est souvent le cas du mariage d'un non musulman G Gavec une musulmane) ; le troisième choix est une négociation des concessions à faire et du rôle de chacun dans le couple. Alors on négocie le choix du prénom des enfants à venir, le type d'éducation… Jeu de cœurs ou jeu de dupes Le mariage est devenu business, l'agence de mariage et les sites Internet s'y sont mis. Jean-Marie Kautzmann, responsable de la première agence matrimoniale du Maroc, défend l'idée que l'agence est un moyen encadré et discret pour s'approcher du profil du conjoint recherché. Son agence a un fichier d'un millier de personnes avec une proportion de 60 % de femmes et 40 % d'hommes. S'unir à un conjoint étranger coûte trois fois plus que le prix d'une union avec un compatriote (15 000 Dh au lieu de 5000). Selon lui « la femme qui cherche un étranger cherche une autre mentalité ». D'autres « cherchent à émigrer » en se mariant. Pour la différence de religion, il précise qu'une cliente marocaine qui cherche un conjoint occidental a déjà accepté le principe de cette union. Pour le reste et pour plaire à la famille, la conversion supposée du conjoint, dans beaucoup de cas, est un jeu de dupes. Au Tribunal de Famille de Rabat, le pourcentage des unions contractées en 2005 entre une Marocaine et un étranger converti est de 38,9 % de l'ensemble des mariages mixes soit une augmentation importante par rapport à 2004 (30,9 %, source TF de Rabat). Abdelka-der Amaghnouj, notaire de droit islamique (adoul), précise de son côté que « seul Dieu peut connaître la sincérité de la conversion ». Espérer se marier par Internet est une loterie qui, entre les faux profils et les mensonges, a de plus en plus d'adeptes au Maroc. A l'heure du nouveau code de la famille, de la nouvelle possibilité de l'enfant issu de l'union d'une Marocaine et d'un étranger d'acquérir la nationalité marocaine par filiation et des mutations que connaît le Maroc, le mariage tend à devenir une affaire très personnelle. Le mariage mixte, surtout d'une marocaine et d'un étranger, questionne la société marocaine et ses valeurs. Et si ces rencontres entre petites gens donnaient naissance à de grandes idées ?


---------------------------------------------------------
Témoignage Le Mariage Mixte
Propos recueillis par AZIZ RIFKI Patrick Haenni est sociologue et islamologue suisse. Il est marié à une marocaine, Aicha, son soutien dans la vie et dans le travail.

Pourquoi opte-t-on pour un mariage mixte? Les raisons sont bien sûr multiples, variant d’un pays à l’autre, d’un sexe à l’autre. Globalement, c’est sans doute avant tout parce que le contexte de globalisation (tourisme, immigration, chats et sites de rencontre sur le net) facilite les rencontres à un moment où la modernisation des sociétés, l’individualisation et l’affaiblissement des logiques d’endogamie font de moins en moins barrage dans l’ensemble des pays du Maghreb (à l’opposé des Turcs par exemple). Ce qui est frappant, c’est qu’en France par exemple le taux de mariage mixte chez les femmes dépasse celui des hommes en dépit des restrictions religieuses mises au mariage entre une musulmane et un partenaire n’appartenant pas à la oumma (communauté des croyants). Pour beaucoup de femmes, le mariage mixte, au-delà des éléments personnels et affectifs, correspond aussi à un mode de résistance ou de contournement du modèle patriarcal. C’est étonnant de voir combien le mariage mixte entre femmes musulmanes et hommes non musulmans en Occident est couronné de succès : en Suisse, il génère deux fois moins de divorces que le mariage entre Suisses de souche. Comment ce mariage peut-il réussir? Sans aucun doute, le meilleur facteur est d’éviter de penser le mariage mixte comme une rencontre entre deux cultures, mais de le penser en termes de rencontre d’individus. Je ne crois ni au clash des civilisations, ni au dialogue de celles-ci. La culture fonctionne trop souvent comme un cache sexe de problèmes personnels que l’on justifie, mais seulement après coup, dans une perspective théologique.G GQu’est-ce qui peut le mettre en échec? Clairement, le manque d’é-coute de l’autre, mais ceci n’est nullement le propre du maria-ge mixte. D’autant que tout mariage, socialement, est mix-te, que ce soit entre niveaux d’éducation, sur une division ville-campagne, ou en termes nationaux, de classes, et ces divisions-là sont aussi importantes que celle impliquant le facteur religieux. Qu’en est-il des enfants issus des couples mixtes ? Contrairement aux idées préconçues sur les tiraillements et les déchirements des enfants issus des couples mixtes, une récente étude en France a montré que les enfants issus des couples mixtes sont en général très performants au niveau de leurs résultats scolaires. Une réalité qui est directement l’effet de la mixité. En effet, face à des valeurs différentes, parfois contradictoires, les enfants sont placés dans des situations de choix ce qui stimule l’intellect. Le problème se situe souvent au niveau des parents lesquels, pris dans des positions identitaires voudraient formater l’enfant selon leur référentiel, tirer la couverture vers la référence islamique ou à l’inverse vers une éducation plus sécularisée. Les tensions émergent alors sur des points non négociables comme la circoncision ou le choix du prénom de l’enfant. Mais cela c’est le problème des parents, un problème qui se résoud d’emblée s’ils sont dans une optique de partage. Malheureusement, le durcissement de la scène internationale toujours plus polarisée autour de la question de l’islam rend évidemment ce partage plus complexe, d’autant que le facteur environnement (les familles, les voisins, les amis) accentue en général les tensions.

Jeudi 22 Février 2007 - 05:00
Aziz Rifki
Lu 6881 fois

Editorial | Actualités | Société | Cultures | Médias | Economie | Livres | Géopolitique | Reportage | Dialoguer | Entretien du mois | Docments | Dossier