La mosquée est un espace sacré où la communauté se recueille et prie, mais aussi s’organise, un espace ouvert sur le monde et par conséquent sur les sciences qu’on peut dire profanes. Pendant les premiers siècles de l’islam, les sciences faisaient partie du bagage intellectuel des cheikhs et pouvaient inspirer le contenu de leurs sermons.
Plus près de nous, les grandes mosquées ont joué un rôle important dans le développement des sciences et de la modernisation des sociétés. Un bon exemple est l’ouverture d’une école de médecine au Caire, en 1827, par le pacha Mohamed Ali, sous la direction d’un médecin français, le docteur Clot. Des savants de la mosquée d’al-Azhar ont traduit en arabe les manuels de médecine choisis par Clot Bey. Certaines de ces traductions ont été envoyées en Tunisie, dans l’Empire ottoman et en Iran, pour servir de modèles aux futures écoles de médecine. Les cheikhs d’al-Azhar, experts de la langue arabe - qui a fait don aux sciences européennes d’une partie de son vocabulaire savant : algorithme, chiffre, algèbre, alchimie, athanor ... ont forgé une terminologie en inventant des mots ou en les douant de sens nouveaux ; l’arabe est langue sacrée mais aussi langue qui exprime les besoins des sociétés qui la parlent.
En pays d’islam, la mosquée, à côté de ses autres fonctions, doit former les élites administratives. Or ces dernières ne peuvent rester indifférentes aux innovations scientifiques et aux questions morales et juridiques qu’elles soulèvent. L’intégration des nouveaux savoirs dans la culture musulmane a été débattue à la Zeytouna de Tunis, à la fin du siècle dernier. Fallait-il construire un laboratoire où l’on s’initierait aux sciences naturelles et à la physique, non pas dans la mosquée proprement dite, mais sur son territoire, pour accroître la légitimité de l’entreprise ? En attendant la construction de ce laboratoire, indéfiniment retardée, s’est créée, avec le patronage de la mosquée, une association, la Khaldouniya, du nom du grand sociologue maghrébin Ibn Khaldun. Elle avait pour but de former les étudiants de la Zeytouna aux mathématiques modernes, à la physique et la médecine. Après l’indépendance, en Tunisie, une division du travail s’est établie entre les mosquées, devenues écoles de théologie, et les facultés nouvelles.
L’Egypte a connu une évolution différente ; il y a une dizaine d’années, une faculté de médecine a été créée au sein même de la mosquée d’al-Azhar, en sus des trois facultés de médecine déjà existantes. Sa première promotion vient de sortir.
En pays d’islam, les avis des juristes et des théologiens peuvent être requis par l’État et influencé directement la politique de recherche ou l’opinion publique du pays. En Tunisie, au tournant du siècle dernier, les médecins ont interrogé la Zeytouna. La vaccination (il s’agissait à l’époque de la vaccination contre la variole) est-elle licite ? A-t-on le droit de risquer un petit mal pour en éviter un plus grand ? Les ulémas de la Zeytouna répondirent positivement et insistèrent sur l’intérêt collectif, maslaha, en jeu.
En Égypte, les fatwas de Mahmoud Chaltout, recteur d’al-Azhar (1958-1963), ont été réunies dans un guide de vie quotidienne. Il y abordait non seulement des thèmes médicaux, mais encore des questions plus larges, comme les doctrines de Darwin sur l’évolution des espèces ou les voyages interplanétaires. D’autres cheikhs comme Cha’rawi se sont intéres-sés au cancer : pourquoi les débuts de cette maladie sont-ils si souvent insidieux et n’alertent-ils pas le malade (d’où la nécessité de campagnes de dépistage comme celles menées pour le cancer du sein) ?
En Syrie, aujourd’hui, l’imam Ramadan Al-Buti collabore à une revue populaire comme Tabibuka « Votre médecin » et se prononce sur les nouveaux traitements et les innovations scientifiques.