|
|||||||||||
Sarkozy-Fillon : trois ans de « cohabition subliminale »François Fillon a été renommé Premier ministre hier, ce qui semblait impensable il y a encore quelques semaines. Une nouvelle page s'ouvre dans la relation complexe, oscillante, qui unit Nicolas Sarkozy à François Fillon depuis trois ans.
Garder François Fillon à Matignon ? Huit mois après avoir annoncé le grand remaniement devant donner corps à sa « seconde étape », Nicolas Sarkozy a finalement opté hier pour la solution qui paraissait encore impensable cet été. L'annonce anticipée du remaniement, la théorie du chef de l'Etat selon laquelle un second mandat se sollicite avec une nouvelle tête à Matignon, les tensions qui ont émaillé ses relations avec François Fillon : tout semblait plaider pour un changement de Premier ministre. Que s'est-il donc passé pour que la rupture programmée entre les deux hommes se transforme en un prolongement de bail ? A une période qui plus est décisive pour le chef de l'Etat, puisqu'il s'agit de préparer sa réélection en 2012. Une bascule s'est opérée entre le refus de François Fillon de considérer Nicolas Sarkozy comme son « mentor » - 26 septembre -et la très chaleureuse poignée de main de Colombey-les-Deux-Eglises - le 9 novembre. Une bascule que l'on peut aussi lire comme l'énième rebondissement d'une relation entre deux responsables que tout oppose.
La défiance Un homme qui a théorisé la disparition du poste de Premier ministre peut-il s'étonner d'être traité, une fois nommé, de « collaborateur » par le chef de l'Etat ? C'est la contradiction que doit affronter François Fillon dès son arrivée à Matignon. Nicolas Sarkozy est partout, s'occupe de tout et ne cherche même pas à ménager les apparences pour son chef de gouvernement. La complicité partagée pendant la campagne présidentielle s'envole vite. Leur relation devient glaciale ; elle tourne à l'orage dès septembre 2007. Coup sur coup, François Fillon fait deux déclarations perçues comme des défis à l'Elysée : « La réforme des régimes spéciaux est prête » et attend « le signal du président de la République », dit-il le 9 septembre, laissant penser que Nicolas Sarkozy peut être un frein à la réforme ; « Je suis à la tête d'un Etat en situation de faillite », poursuit-il le 21. Nicolas Sarkozy, qui récuse toute dyarchie à la tête de l'exécutif, n'apprécie pas. Explication tendue et première menace de démission de la part du Premier ministre. Dans l'année qui suit, les poussées de fièvre se multiplient. Tout est motif à incompréhension. François Fillon vit comme une humiliation l'exposition médiatique des conseillers de l'Elysée ; Nicolas Sarkozy supporte mal son manque de soutien lors de son divorce avec Cécilia. Le Premier ministre soupçonne le chef de l'Etat d'un manque de détermination dans les réformes ; le président lui reproche, un jour, d'avoir un discours « anxiogène », un autre, de ne pas assez s'exposer. La défiance devient ressentiment lorsque la cote de popularité de François Fillon dépasse en janvier 2008 celle de Nicolas Sarkozy. « Au lieu de compenser les défauts de son patron, il les "stabilobosse" », grince un visiteur de l'Elysée, qui soupçonne le Premier ministre de forcer son image anti-« bling bling ». Les hommes du président se lâchent alors avec constance contre le « mister Nobody » de Matignon ; le Premier ministre endure, mais abdique de fait nombre de prérogatives. Les petits déjeuners de la majorité se déroulent à l'Elysée. La première année du quinquennat est celle où les ministres court-circuitent sans se cacher le chef du gouvernement. Et, après l'échec des municipales de mars, le président rend l'humiliation publique en créant le « G7 », un groupe des ministres « politiques » qu'il réunit à l'Elysée… en l'absence du premier d'entre eux. Au tourment moral s'ajoute une souffrance physique, une sciatique tenace qui handicape François Fillon durant l'été. Beaucoup, à l'UMP, sont alors persuadés qu'il sera congédié lorsque s'achèvera la présidence française de l'Union. La coexistence Courant 2009, François Fillon a changé de surnom : « mister Nobody » est devenu « la pierre ponce » : « C'est le type qui croit l'user qui s'use », lâche au printemps un ministre. Mais comment les deux hommes se sont-ils installés dans la durée ? François Fillon a confié à la journaliste Alix Bouilhaguet (1) avoir conclu un accord dès mai 2008 avec Nicolas Sarkozy : « sauf accident » , le président ne changerait de Premier ministre que lorsqu'il entrerait de plain-pied dans la campagne présidentielle, c'est-à-dire « pas très longtemps avant les échéances ». Respect de la parole donnée ou simple pragmatisme ? Nicolas Sarkozy, soucieux d'unité dans la crise financière, a d'abord limité les humiliations publiques. « Dans l'immensité des problèmes que j'ai à gérer, Fillon n'en est pas un », lâche-t-il début 2009. Le 17 novembre, il reconnaît une utilité à son Premier ministre en l'envoyant affronter les maires de France remontés contre la suppression de la taxe professionnelle. Ce jour où François Fillon a su à la fois jouer les boucliers pour le président et tenir bon face à une salle hostile est, selon son entourage, « un moment capital » pour lui. Il se débarrasse de l'étiquette de « planqué » dont l'affublaient les sarkozystes. « C'est un moment où il a arrêté de subir », avance aussi un proche. L'histoire est toutefois plus complexe. Entre Nicolas Sarkozy et François Fillon, la complicité ne revient pas et la sérénité est rarement de mise - c'est « une cohabitation subliminale », glisse un membre de l'équipe Fillon. Mais une certaine habitude de travail s'instaure. Le Premier ministre prend au jour le jour l'espace que le chef de l'Etat veut bien lui concéder. Elle est entrecoupée de tensions - sur le montant de la taxe carbone notamment -, mais celles-ci ne vont plus jusqu'à la menace de rupture. « François a la durée pour lui, car il n'est pas gênant pour le président et il fait le boulot derrière », confient quasiment dans les mêmes termes Luc Chatel, Eric Woerth et Franck Louvrier. Si l'essentiel des arbitrages est rendu à l'Elysée, le chef du gouvernement s'accroche aux leviers qui lui restent. La force administrative de Matignon, qui en fait malgré tout « une tour de contrôle ». Son niveau de popularité honorable, qui a fini par le protéger. Surtout, l'appui sans faille des parlementaires, qui, à chaque moment crucial, ont manifesté leur volonté de le voir rester et ont fait de lui le seul contrepoids à l'influence de l'ambitieux chef de file des députés UMP, Jean-François Copé. La reconnaissance Une petite phrase va venir ébranler la tranquille incertitude dans laquelle s'était installé François Fillon. « Nous verrons s'il conviendra d'envisager une nouvelle étape politique après la réforme des retraites », glisse Nicolas Sarkozy au « Figaro Magazine » avant les élections régionales de mars 2010. Le Premier ministre est-il en sursis ? Rien n'est dit entre les deux hommes, mais deux refus du président vont peu à peu convaincre que le chef de l'Etat écrira cette nouvelle page sans François Fillon. Au lendemain de l'échec des régionales, puis en mai, lorsque son gouvernement est bousculé par les affaires, le Premier ministre réclame un remaniement d'ampleur : en vain. Nicolas Sarkozy a d'ailleurs depuis longtemps théorisé la nécessité de changer de Premier ministre avant de solliciter un nouveau mandat. Il est persuadé que c'est parce qu'il n'a pas su se séparer de Raymond Barre que Valéry Giscard d'Estaing a échoué en 1981. François Fillon se place dans cette perspective. En juillet à Nouméa, il dédramatise son départ : « Au bout de trois ans, on n'a plus rien à prouver. » A la rentrée, il fait un sort au vocable de « collaborateur » et se pose en « allié ». Fin août, il assume des « différences » et il affirme, fin septembre, que « Nicolas Sarkozy n'a jamais été [s] on mentor ». Le chef de l'Etat n'apprécie pas. Ses proches égrènent les noms de « premiers-ministrables » - Alliot-Marie, Baroin, Le Maire, Chatel et surtout Borloo, qu'ils encouragent… Il s'agit autant de les tester dans l'opinion que de montrer que le président a plusieurs atouts en main, qu'il n'est pas prisonnier de la popularité de François Fillon. De sorte que, lorsque Nicolas Sarkozy, facétieux, défend devant ses visiteurs de septembre la thèse inverse, chacun y voit un jeu destiné à ménager un effet de surprise : « Nous ne sommes pas un couple fusionnel et c'est parce qu'il n'y a pas d'affect que nous pouvons continuer à fonctionner ensemble. » En réalité, le chef de l'Etat continue à vouloir changer de Premier ministre, mais il souhaite une séparation « en bonne intelligence ». Il a proposé à François Fillon la direction de l'UMP, sans que ce dernier ne donne suite. Le Premier ministre songe à la présidence de l'Assemblée, mais le titulaire du poste, Bernard Accoyer, fait de la résistance. Et puis François Fillon a-t-il envie de partir ? Dès la mi-septembre, un de ses proches confie : « Si c'était à prendre ou à laisser, il resterait. » Un autre explique : « Il pense qu'il peut encore faire des choses et qu'à Matignon il a une vraie utilité…, mais l'annonce du remaniement enferme un peu. » Pendant toute cette période, le Premier ministre, secret, veille à ne se fermer aucune porte. Ses discours, celui des journées parlementaires de Biarritz, notamment, sont à double entrée. Il peut partir sans « aucune idée noire » ou rester jusqu'à « la ligne d'arrivée de 2012 ». Il commence déjà à moquer Jean-Louis Borloo, dont la campagne, trop visible, l'agace. François Fillon n'est pas homme à partir sabre au clair, mais il sait remarquablement exploiter les failles de ses rivaux et il le fera sans états d'âme au moment de la crise des carburants, fin octobre. Mais, voilà, le Premier ministre ne veut rien demander. Question de cohérence institutionnelle et question d'orgueil aussi. Selon plusieurs proches, il faudra attendre le week-end du 1 er novembre pour qu'il prenne la décision de faire acte de candidature le mercredi suivant. Nicolas Sarkozy le reçoit longuement le matin ; l'hypothèse Borloo est balayée. Le président semble, dès lors, parti pour reconduire son Premier ministre. Sa situation politique est suffisamment délicate pour que Nicolas Sarkozy choisisse en effet de faire primer un argument sur tous les autres : celui de l'assurance, de la sécurité. Et tant pis s'il court ce faisant un risque : celui de s'être vu « imposer » un choix, lui qui ne cesse de vouloir prouver le contraire. Et d'apparaître piètrement entouré, pour n'avoir eu personne d'autre à suggérer pour la relève. Cecile cornudet et Elsa Freyssenet, Les Echos Lundi 15 Novembre 2010 - 06:07
infos sezame
Lu 598 fois
Nouveau commentaire :
Dans la même rubrique :
|
BREVES DU MAROC
Recevez notre lettre d'information
|
||||||||||
|
Sezame est édité par Mediating, 29 impasse al Adarissa, Rabat, Maroc
|
|||||||||||

www.madarik-press.com









Sarkozy, le "président courage"