|
|||||||||||
Selçuk, entre Mythes et HistoireUn damier constitué par quelques rues le long de la route tranquille joignant Denizli à Izmir, dans une campagne riche, un peu à l’écart de la côte ouest de la Turquie et de ses stations touristiques, voilà Selçuk, trente mille habitants environ, nommée ainsi en souvenir de Selçuk Bey, fondateur d’une des plus importantes dynasties musulmanes issues des steppes d’Asie centrale : les Seljoukides.
L’été, certes, il y a un peu plus d’animation, les cars s’y arrêtant quelques heures, le temps pour leurs occupants de parcourir, rapidement, le site d’Ephèse à l’ouest de la ville. Avant d’en repartir. Et de laisser endormis les vertigineux vestiges entourant et même parcourant la ville turque actuelle, les fabuleuses légendes ainsi que les croyances parmi les plus fondamentales de notre monde méditerranéen. De l’Antiquité la plus haute jusqu’aux rêves des émirs ottomans d’Aydin, il a fallu que Selçuk, ville au nom presque inconnu, soit en réalité une des rares à l’image de Jérusalem, Tombouctou ou Delphes à aimanter l’Histoire du monde, à attirer les peuples du pourtour de la mer Méditerranée, occidentaux et orientaux, rapprochant, superposant et confondant mythes et Histoire. Il y a tout d’abord la déesse-mère, la Cybèle des peuples anatoliens honorée localement, à l’image des déesses de l’Orient ancien depuis la préhistoire et peu à peu métamorphosée à l’arrivée des colons grecs en l’an mille avant Jésus-Christ, par l’intermédiaire des Phrygiens, en Artémis. La chaste et vierge déesse est ainsi devenue une idole de la fertilité au corps tout oriental, recouvert d’un plastron sur lequel étaient fixés des ex voto, seins coupés d’amazone ou testicules de taureaux suivant les sources. Et pour elle un temple construit en bord de mer, l’Artémision, une des Sept Merveilles du monde, aujourd’hui presque disparu, réduit à quelques débris, quelques fragments de colonnes au milieu desquelles courent les oies sauvages. Les pierres, elles, ont été récupérées, emportées vers Constantinople pour construire Sainte-Sophie, ou poussées quelques centaines de mètres plus haut, pour édifier une basilique dédiée à Saint-Jean et dont nous reparlerons. Lors de sa splendeur, l’Artémision fut l’objet de toutes les attentions des conquérants, et en 560 avant J.C., un roi de Lydie, le riche Crésus, conquérant Ephèse, dota le sanctuaire construit au sein de la cité, de colonnes et statues d’or. En 356, un incendie volontaire détruisit l’édifice, le jour même, dit-on, de la naissance d’Alexandre, le 23 juillet, et un temple plus beau encore fut érigé, face au port, façade magnifique offerte aux bateaux y mouillant. Vingt-deux années plus tard, Alexandre, devenu le Grand, yG Gaccostera, lui, le disciple d’Aristote retrouvant en Asie mineure le souvenir d’Héraclite, né à Ephèse quelques siècles plus tôt. Déplacée un peu plus à l’ouest par ses successeurs, la ville devint celle dont on visite les ruines aujourd’hui, et passant des Grecs aux Romains en 133, elle prospéra jusqu’à devenir la deuxième cité d’Asie après Alexandrie. Les envahisseurs Goths, quelque 400 ans plus tard, mettront fin à la grandeur monumentale d’Artémis, laissant les ruines à la disposition des nouveaux Chrétiens, et préparant ainsi la nouvelle métamorphose de la déesse.
« Tout s’écoule », a dit Héraclite… Non loin d’Ephèse, à l’ombre de la muraille qui entourait jadis la ville antique, alors que la mer, peu à peu, se retirait, l’abandonnant à son tour, existent dans les rochers des excavations qui furent restaurées il y a quelques années. C’est là que, selon la tradition chrétienne, fut enterrée la Marie-Madeleine des Evangiles, que furent emmurés, sous le règne de l’empereur Decius au IIIe siècle après J.C., sept jeunes gens qui ne voulaient pas abjurer leur foi. Ils s’y endormirent, en quelque sorte veillés par leur gardienne, et ne se réveillèrent que deux cents ans plus tard, découvrant alors que leur religion était devenue, sous le règne de Théodose II, religion d’Etat bien que son père, empereur très chrétien, se soit fait représenter entouré d’Artémis et d’Athéna et ait renoncé à détruire les idoles hellénistiques. La caverne devint lieu de pèlerinage puis titre de l’une des sourates les plus célèbres du Coran, El Qaf, reprenant l’histoire avec quelques variantes, symbole pour les musulmans de la Résurrection. La flotte ottomane fut placée sous la protection des Sept jeunes endormis, des grottes sœurs apparurent au cours des siècles, sources de miracles, au Maroc, en Algérie, en Jordanie et même dans un petit village de Bretagne, au Vieux-Marché, lieu depuis plus de 50 ans d’un pèlerinage mis en place par Louis Massignon. Et, sur le grillage mis en place pour protéger les célèbres tombes mais également celles d’un bon millier de dévots ayant désiré reposer aux côtés du souvenir des Sept jeunes gens, une multitude de rubans de papier crépon sont noués, formant comme un rideau déchiré rose pâle à force de soleil et de pluie, et dont les lambeaux ont accaparé les arbres alentour. De là, le regard peut se porter au Nord, sur la plaine cultivée, le petit cimetière musulman constitué de tombes blanches et plates sous de hauts cyprès noirs, et puis, au loin, sur les restes de l’Artémision au pied de la basilique dite de Saint-Jean construite à l’ombre de la forteresse byzantine d’Ayasoluk. Il peut également se tourner vers le sud et la pauvre maison qui passe pour avoir abrité la Vierge Marie. Vierge comme l’était Artémis. Vierge, dont la maternité divine fut reconnue ici, à Ephèse, lors d’un concile en 431. Puis la dite-maison fut oubliée jusqu’à ce qu’au début du XIXe siècle une mystique allemande, Catherine Emmerich, décrivit avec exactitude le site d’Ephèse et le lieu de la sépulture de Marie, sans y être jamais allée. Depuis, les ruines, relevées au XIXe siècle, reconnues par les églises d’Orient et d’Occident, reçoivent des centaines de milliers de pèlerins, chrétiens autant que musulmans. C’est l’Apôtre Jean qui aurait installé là Marie à leur arrivée de Terre sainte avant qu’elle n’y meure. Jean, le Prophète de l’Apocalypse dont la basilique fut censée recouvrir la sépulture. La crypte est désormais vide, mais la poussière blanche qui en tapisse le sol, les pèlerins viennent encore de nos jours la respirer. L’Ephèse antique va peu à peu disparaître puis renaître au sein de la forteresse d’Ayasoluk, byzantine puis seljoukide avant de devenir ottomane. La mosquée Isa bey, située en contre-bas de la basilique alors presque abandonnée, fut érigée en 1375, quelques années seulement après la prise de la ville, en l’honneur d’Isa bey, fils du fondateur du petit émirat d’Ayasoluk. Et Isa n’est que le nom arabe puis turc pour désigner Jésus, fils de Marie. Quelques années après son achèvement, elle résista à un tremblement de terre alors que la basilique s’effondra. La forteresse fut ruinée et c’est tout près qu’aujourd’hui vit Selçuk, la quatrième Ephèse, traversée par les hautes arches d’un aqueduc romain qui apportait l’eau à la ville antique et qui ne sert plus aujourd’hui que de contreforts aux cafés, que de refuge pour les cigognes. Jeudi 22 Février 2007 - 04:41
Georges A.Bertrand
Lu 890 fois
Editorial | Actualités | Société | Cultures | Médias | Economie | Livres | Géopolitique | Reportage | Dialoguer | Entretien du mois | Docments | Dossier |
BREVES DU MAROC
Recevez notre lettre d'information
|
||||||||||
|
Sezame est édité par Mediating, 29 impasse al Adarissa, Rabat, Maroc
|
|||||||||||

www.madarik-press.com








