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Quelle signification accorder au pèlerinage accompli depuis la France vers les lieux saints de l’Islam (La Mecque et Médine)? Un autre paradoxe de la mondialisation où les déplacements économiques ou professionnels s’ajoutent à des voyages spirituels? Ou une nouvelle dimension accordée au Hajj, une distanciation par rapport au territoire national ou communautaire pour mieux approcher un sacré sans frontières ? Rappelons d’abord que les pèlerins musulmans venus d’Occident échappent (pour le moment ?) au système des quotas institués par les autorités saoudiennes depuis une vingtaine d’années pour rendre l’accès aux lieux saints plus équitable. Le principe s’énonce très simplement : un pèlerin pour mille croyants. Ainsi, le Maroc, pays de trente millions d’habitants musulmans environ, enverrait chaque année une trentaine de milliers de pèlerins, l’Indonésie deux cent mille, etc. Or, depuis la France, ce ne sont pas moins de vingt mille pèlerins (le nombre est en constante augmentation) qui font le hajj annuellement, pour une population musulmane installée en France estimée entre quatre ou cinq millions de personnes. C’est dire l’importance du pèlerinage pour les musulmans de France, du fait de sa relative accessibilité. Au-delà de cet aspect quantitatif, quel sens sociologique a le hajj pour les musulmans d’Occident, les Maghrébins de France ou ceux d’Afrique du Nord ?
Le hajj fut pendant longtemps l’occasion d’une rencontre avec des altérités proches (autres musulmans, autres contrées de la umma…). La Rihla, effectivement, genre typiquement maghrébin de récit de voyage, commence immanquablement par une déclaration d’intention. Ce que l’usage maghrébin appelle la Niah, l’intention, est tout ce mouvement téléologique qui porte le croyant vers son Dieu, le déplacement géographique n’étant là que pour figurer ce mouvement de l’âme.
Mais le hajj est d’abord un fait social total. Triple investissement : économique – le Coran précisant que seul le croyant ayant les moyens financiers (et physiques) d’accomplir le pèlerinage y est astreint –, social – puisque la difficulté et la durée du voyage obligeaient souvent l’aspirant hajj à régler ses affaires terrestres et à saluer ses proches comme pour un dernier voyage, certains divorçaient même avant de prendre la route –, et enfin spirituel, bien sûr.
Qu’en est-il aujourd’hui de cet important fait social vu de France, et quelle(s) nawayah, quelles intentions l’informent et le commandent ? Sur les vingt mille pèlerins environ qui partent de France vers les deux villes saintes chaque année, on observe deux faits notables : un rajeunissement important de la population (les plus de cinquante ans sont ainsi, en quelques années, passés de 80 % à 50 %) et une féminisation des effectifs (45 % de femmes). Ces deux particularités tranchent avec le profil sociologique des autres contingents venus des pays musulmans, bien qu’on observe le développement des mêmes phénomènes, dus pour partie à la croissance économique qui lève les barrières financières pour les plus jeunes, dans les pays musulmans, les pèlerins français constituant de ce point de vue des éclaireurs sociologiques pour le reste de la umma.
On peut d’emblée déterminer trois profils idéaux typiques du hajj français : le pèlerin témoin d’abord, retraité, vivant entre le Maghreb et la France, quêtant le salut final et faisant le hajj comme un rite de passage en fin de vie. Ensuite, le pèlerin stratège : jeune, très jeune parfois, moins de trente ans, il surajoute aux éléments traditionnels qui font le sens du hajj celui d’un voyage parfois accompli annuellement, enrichi de conceptions modernes de la spiritualité (ressourcement, recul par rapport à la vie professionnelle et quotidienne, quête de sens…). Le born again enfin, musulman re-converti à la pratique, cherche, par le pèlerinage, à marquer non pas un adieu prochain à la vie, mais un retour à la communauté des croyants.
Mais, fondamentalement, ces différents profils sociologiques et biologiques, au-delà de l’âge et du sexe, de la profession et de l’intention, sont très vite malaxés dans un tourbillon humain où il s’agit d’appliquer à soi, à son corps défendant et rétif parfois, les violences et les inscriptions sociales et rituelles que les instances religieuses et étatiques impriment sur les pèlerins.
Ce clivage entre les attentes personnelles du salut, la quête d’un titre social valorisé et les rapports avec les agents intermédiaires (agences de voyage, autorités douanières, guides et hôteliers) colore le pèlerinage d’aujourd’hui d’une dimension de modernité particulièrement vive : un jeu entre plusieurs identités concurrentes, qui est, en définitive, la vocation même du pèlerinage. Une remise en cause et un dépouillement radical du soi.