sezame La Medina N° 16 : le Maroc le génie d'un peuple, entretien exclusif avec le Roi Mohammed VI
Imprimer
Chef d'une petite PME textile au début des années 1990, aujourd'hui à la tête d'un vaste groupe de confection comptant 18 usines et 5500 employées, Ratib Moula a su impulser à son entreprise une croissance exponentielle pendant dix ans. Histoire d'une expansion. Cinq mille cinq cents employées. Dix-huit usines. Derrière ce groupe, un seul homme. Ratib Moula. Débarqué à Casablanca il y a à peine dix ans à l'âge de 39 ans, cet homme dont la famille a émigré à Lille en 1971, a révolutionné l’industrie du textile marocain. Tout a commencé à l’âge de 18 ans, lorsqu’il achète avec un ami français d'origine polonaise sa première entreprise de confection de prêt-à-porter, qui employait vingt personnes. L’ironie, c' est que Ratib n’avait aucune expérience du textile mais il était doué d’un sens commercial inégalé qui ne l’a au demeurant pas quitté. En 1991, les choses vont se précipiter pour Ratib. Outre ses clients fidèles - La Redoute, 3 Suisses -, il décroche son premier contrat à l’année avec la chaîne de magasins Rive-Droite, qui va lui donner des perspectives à moyen terme.
Connaissant très bien le milieu de la grande distribution, il côtoie régulièrement les familles propriétaires des grandes centrales d'achat du Nord. Devant un marché textile très compétitif à cause des importations d’Asie du Sud-Est, on lui donne un conseil précieux. "Si vous ne partez pas au Maroc, vous êtes mort. Là-bas, vous avez encore 15 ans de beaux jours". En effet, le faible coût de la main d’œuvre locale et la proximité par rapport à l’Europe confèrent au Maroc un atout sérieux. Ratib se met au travail pour trouver les partenaires susceptibles d’y investir. Il mettra deux ans pour mettre au point son départ vers Casablanca.
En même temps, il fait le tour des leaders du prêt-à-porter en leur vendant le Maroc. Il n’a pas trop de mal. Camaïeux, Pinky lui font confiance. En 1992, Ratib ouvre sa première usine au Maroc. Depuis, d'autres ont suivi qui emploient au total 5500 jeunes femmes. Et chaque année, Ratib signe deux gros contrats inondant ainsi une partie des magasins de prêt-à-porter européens (Mango, Zara, Kiabi, etc.). Le Maroc produit 3,5% des demandes européennes grâce à 1500 entreprises exportatrices.
Les atouts de Ratib qui font sa force sont multiples : il vient au Maroc avec une expérience de dix ans au contact des plus grands dans ce domaine. Ratib vient en outre avec une organisation du travail, un encadrement (quatre cents cadres) et un outil de production performants. Chaque semaine dans son bureau immense où l’art côtoie le prêt-à-porter, il fait un point avec ses six directeurs généraux qui lui dressent un bilan de la situation. Ainsi, il n’a pas à gérer directement les problèmes de santé de telle employée, la tuyauterie de telle usine, ou les problèmes de livraison chez tel client. Ratib part d'un principe simple. "Les ouvrières marocaines sont les mêmes qu’en France, il suffit de leur montrer et de leur expliquer, et elles savent faire". En face d’une des usines, il y a une école qui forme chaque année 250 jeunes filles au métier de la confection. Elles sont automatiquement intégrées au groupe de Ratib à la fin de leurs études.
Bien sûr, tout n’est pas rose au Maroc. La méfiance des industriels du textile marocains, plus habitués à gérer l’entreprise familiale comme une rente viagère plutôt que comme un business compétitif, et la lourdeur de l’administration, peu encline aux impératifs du marché, agacent parfois Ratib. "On entend le gouvernement inciter les MRE à investir au Maroc ; très bien. Mais encore faut-il que l’administration ne nous mette pas des bâtons dans les roues. Au bout de dix ans, je pense que l’administration n’est pas réformable. Il faut la dédoubler avec une administration qui conseille, accompagne et soit un véritable interlocuteur des entreprises qui s’installent au Maroc. En employant 5500 personnes, je fais vivre 30000 personnes. L’administration doit en prendre conscience". Ratib va même plus loin dans son raisonnement. "Je propose même de payer l’administration actuelle à ne rien faire afin de ne pas entraver ceux qui travaillent". Le Maroc veut en effet aller vite et être une plaque tournante de l’économie européenne. Ratib rappelle qu’une économie ne peut se développer que si le cadre légal est clair.
Or, ce n’est pas le cas. Les investisseurs deviennent ainsi frileux à l’idée de s’engager au Maroc. "Ayons un code du travail comme tout le monde, le reste suivra". Ratib ne s’arrête pas au textile. Avec cette faculté d’anticiper qui l’habite, il est déjà sur un autre projet ambitieux. Mettre en place quatre complexes aquatiques sur la côté marocaine grâce à des investissements espagnols de 52 millions de dollars. Il espère que les autorités accéléreront ce genre de dossiers. Il reste cependant très admiratif devant l'assainissement des douanes et appelle à accélérer la procédure d'installation du guichet unique, afin de faciliter les procédures d'investissement.