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scientifiques-philosophes arabo-musulmans. Pour une génération nouvelle

Dans l'approche historienne et anthropologique de la décadence du monde arabe et de l'Orient qui fut la sienne, le regretté Edward Saïd, figure étincelante de l'intellectualité arabe et universelle, considérait que la conquête coloniale occidentale était une entreprise globale et multidimensionnelle et qu'il serait pour le moins assez problématique de la réduire à ses aspects strictement politico-militaires ou économico-stratégiques.



Certes, la géopolitique, la géostratégie et la géoéconomie expliquent un grand nombre de paramètres liés à cette conquête, mais ces disciplines, aussi importantes soient-elles, n'épuisent pas la compréhension d'une telle entreprise. C'est la date de 1799 que notre penseur palestinien prend pour définir à la fois historiquement et symboliquement le départ de la logique coloniale qui allait submerger l'espace arabe et musulman. Cette date, bien évidemment, marque l'Expédition d'Egypte, l'Aventure de Bonaparte dans cette province de l'Empire Ottoman. Après l'Egypte, c'est l'Algérie quarante ans plus tard qui entrait dans la nuit coloniale… La Grande-Bretagne, à son tour, avançait ses troupes, toujours en Egypte, mais aussi dans l'Arabie méridionale… L'une des thèses fameuses d'Edward Saïd est que la domination occidentale est un processus global et systémique, dans lequel les composantes idéologiques, et singulièrement scientifiques, ont une place majeure. A propos de l'Expédition d'Egypte, il nous dit que l'armée des savants qui accompagnait la soldatesque napoléonienne allait jouer un rôle fondamental. En effet, à cette époque, aux XVIIIe et XIXe siècles, la science occidentale se découvrait, non seulement « maîtresse et possesseuse de la nature », si je peux user de l'expression cartésienne, mais aussi « maîtresse et possesseuse de l'Orient ». L'orientalisme est le nom de cet ensemble de sciences, aux confluences des sciences dites dures et des sciences dites humaines, par lesquels le monde occidental allait approfondir sa domination. L'ethnologie, l'anthropologie, la linguistique et l'archéologie (souvent dans le sillage des “études bibliques”), la géographie, la cartographie, n'avaient de sens, dans ce contexte-là, que comme instruments de la domination. Il faudrait que nous relisions les pages fortes de son livre L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident. en rappelant cela, nous ne voulons certainement pas faire une critique irrationnelle de la science, mais seulement dire que la thèse de la neutralité de la science est une thèse qui pose problème. Malheureusement, de nombreuses générations de scientifiques originaires du monde arabe et musulman ont intégré cette thèse qui paraît, à bien des égards, comme une… évidence ! Paradoxalement, même les courants radicaux de l'islamisme contemporain acceptent cette conception de type neutraliste de la science (sauf concernant la question de l'évolution en biologie). Il faut dire que l'une des conditions pour que la thèse neutraliste soit propagée est que la science cesse d'être science pour être réduite à une techno-science, et même seulement à une technique, une « fabrique d'objets »… Cette réduction mutilante de la science vise à occulter le fait qu'elle a aussi un discours, ou un ensemble de discours, sur le monde, la nature et l'observateur humain et que ce ou ces discours ne sont pas réductibles au formalisme mathématique ou à la modélisation. Ce discours ou ces discours sont un ou des paradigmes. C'est le philosophe et physicien Thomas Khun qui a introduit cette notion de paradigme dans son célèbre livre La structure des révolutions scientifiques. A gros traits, on peut dire qu'un paradigme est un système d'idées, un cadre intellectuel destiné à produire du sens, une orientation de la recherche et dans la recherche. Dans une certaine perspective, la dimension paradigmatique de l'activité scientifique correspond aux aspects proprement philosophiques, épistémologiques, logiques, conceptuels, et éthiques. En occultant ces aspects fondamentaux, en réduisant la science à sa technique, on se prive de la possibilité d'étudier et de voir plus clair dans les déterminations de la puissance occidentale. Celle-ci n'est pas le fruit, d'abord, de la qualité de sa technique, mais de la qualité de la société qui produit cette technique. La puissance occidentale est en fait la puissance de la société et des élites occidentales. A contrario, l'impuissance arabe et musulmane est d'abord l'impuissance de ses sociétés et de ses élites. Les scientifiques arabes et musulmans, notamment ceux qui s'engagent dans les quêtes spirituelles et métaphysiques de l'Islam (dans la diversité des dynamiques que notre civilisation a pu générer comme la falsafa, le tasawwuf, le 'ilm al-Qalam par exemple) ne doivent pas seulement approfondir les contenus techniques de leurs savoirs ; il est primordial qu'ils prennent en charge sérieusement cette question des paradigmes et de la philosophie des sciences, ne serait-ce que parce que de plus en plus de scientifiques musulmans s'investissent dans le dialogue entre Science et Religion. la situation psychologique dans les universités et, d'une façon générale, dans les sociétés civiles du monde arabe et musulman, est telle que l'articulation entre Science et Religion, si elle est d'une impérieuse nécessité, a besoin d'une médiation. En effet, l'établissement d'une relation directe entre ces deux domaines, aujourd'hui, peut conforter une instrumentalisation de la science à des fins religieuses, en l'occurrence fondamentaliste bigote. Si l'on souhaite que la relation entre Science et Religion puisse se développer en terre d'islam, et cela dans une perspective non fondamentaliste, l'élaboration d'une médiation entre les deux devient une exigence évidente. Dans notre esprit, la médiation doit reposer sur la Philosophie et les Sciences de l'Homme et de la Société. Pourquoi la Philosophie et les Sciences de l'Homme et de la Société ? Pour la raison simple que les savoirs qui émergent de ces disciplines sont de nature à freiner, voire à empêcher, le développement d'une lecture scientiste et réductionniste du Coran (qui est le socle de l'identité spirituelle du musulman et de la musulmane). Or, c'est très précisément cette lecture qui peut fausser la relation Science et Religion. Il ne s'agit pas de réduire les sciences de l'homme et de la société à une apologie de la grandeur du patrimoine scientifique arabe et musulman à l'époque classique, entre les VIIIe et XIIIe siècles, mais de répondre à la question suivante : les nouvelles lectures de la réalité, les nouveaux paradigmes scientifiques qui naissent en physique quantique, cosmologie, biologie, neurosciences, mathématiques, etc., sont-ils intelligibles dans la culture musulmane ? Dit autrement, comment donner du sens à la relation Science et Religion à partir des langues, des imaginaires, des schèmes de pensée des cultures musulmanes ? Plus de philosophie dans l'apprentissage de la science, dans le monde arabe et musulman, pour que cette science ne soit pas, elle-même, un outil d'aliénation de nos sociétés. Plus de philosophie dans l'apprentissage de la science également pour mieux entrer en dialogue avec les pôles qui, en Europe et en Amérique du Nord, déconstruisent les schémas scientistes et réductionnistes et qui oeuvrent à une véritable communication interculturelle, évitant ainsi la propagation de ce virus qu'est le clash des civilisations. Ces sont des exigences pour notre temps.

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Si vous n'avez pas eu l'occasion de vous y rendre... Il ne vous reste plus que quelques jours pour bénéficier de l'exposition que l'Institut du monde arabe présente jusqu'au 19 mars 2006 : L'Âge d'or des sciences arabes Institut du Monde Arabe 1, rue des Fossés-Saint-Bernard 75236 Paris Cedex 05 Tél. : 01 40 51 38 38

Jeudi 15 Février 2007 - 04:49
Mohammed Taleb, philosophe
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