526x297-fM-.jpg

Pendant quatre ans, Adil JAZOULI, a travaillé au cabinet de Claude Bartolone, ministre de la Ville au sein du gouvernement Jospin. Fondateur de "Banlieuscopies", actuellement conseiller de la déléguée de la Div (direction interministérielle de la ville). Dans un entretien, il revient sur la notion d'intégration, qu'il a contribué à introduire en France, et fait le point sur les grands chantiers urbains.

La Médina : Sur la base de votre expérience au ministère de la Ville sous le gouvernement Jospin, on a parlé d'"échec de l’intégration". Quel est votre sentiment ?
Adil Jazouli : Je ne crois pas qu’on puisse parler d’échec de l’intégration, bien au contraire. Il y a vingt -cinq ans, nous avions une population issue de l’immigration maghrébine principalement, dont les enfants ont grandi dans des conditions urbaines peu réjouissantes. Ces enfants de la première vague, ou immigrés de la "seconde génération" ont pu trouver leur place. Dans les années 80, ils avaient 20 ans, on disait d’eux qu’ils étaient "la génération sacrifiée". Aujourd’hui, ils ont des enfants, des emplois, ils sont stabilisés.
Ceci ne signifie pas pour autant que le problème de l’intégration n’existe pas. S’agissant des jeunes Maghrébins issus de l’immigration, ils sont "culturellement" bien intégrés ,je parlerai même "d’hyper intégration culturelle". On peut constater combien ces jeunes sont soucieux de leur apparence occidentalisée, à quel point ils sont à la page pour toutes les tendances de la mode, souvent en avance sur les autres jeunes de leur génération. De plus, ils ne parlent même plus la langue de leurs parents : on est en présence d’une véritable "assimilation culturelle".
Malheureusement, cette assimilation culturelle n’est pas confortée par une "assimilation sociale" puisque ces enfants traversent des problèmes de précarité et de marginalisation. Ajoutée à cela, une très mauvaise "intégration économique" qui s’explique par l’absence de formation et de qualification, ainsi que par une réelle discrimination à l’embauche. Dans les secteurs du textile, de la restauration et de l’hôtellerie, de nombreux chefs d’entreprise préfèrent embaucher de nouveaux migrants pouvant accepter les pires conditions de travail et de salaire, plutôt que des jeunes issus de l’immigration maghrébine, qui sont français et qu'il faudrait payer avec un salaire décent. Ce qui explique en partie la frustration, la colère.
On reproche souvent à ces jeunes un manque de sérieux : absentéisme, manque de projets… A quoi tient cette réputation ?
Plus que de compétence, c’est un problème de "culture de travail". Les notions de ponctualité, de hiérarchie, de discipline ne leur sont pas familières ; ils ont une image dégradée du travail, d’où un sentiment d’appréhension. Ils gardent en tête l’image de leurs pères exploités à la tâche, non reconnus, méprisés… Mais lorsqu’on fait avec eux le nécessaire travail de préparation au monde de l’entreprise, celui -ci s’avère souvent fructueux.

Comment cela peut-il se mettre en place ?
A Marseille, il y a quelques années, s’est créé un grand centre commercial qui nécessitait l’embauche de 450 salariés. On a mis en place un partenariat avec l’ANPE et des associations d’insertion qui ont sélectionné 120 jeunes issus de l’immigration et des quartiers en difficultés, qui ont été accompagnés durant une année en formation alternée. Au terme de cette année "préparatoire à l’employabilité", ces jeunes ont été embauchés et 95% d’entre eux sont toujours en poste. Nous avons la responsabilité de les aider à passer le cap afin d’accéder à des conditions de vie normales, car ces jeunes finalement ont les mêmes rêves que tout le monde.

Quelle est la part du facteur discriminatoire et du facteur psychologique dans le choix de l’entreprise vis-à-vis de ces jeunes ?
Pour en avoir discuté avec un certain nombre de chefs d’entreprises, il semble qu’il y a toujours un ou deux cas qui ont posé problème au sein de l’équipe. L’étiquette du Maghrébin non sérieux refait surface, ce qui ne va pas sans réticence vis-à-vis de l’embauche de ces personnes. Durant les quinze années de crise, on n’a pas embauché de jeunes alors que dans le monde de l’entreprise, il doit y avoir un relais continu et indispensable entre les générations. Ce qui a creusé davantage le fossé entre ces jeunes et le monde de l’entreprise.

Le terme d’"intégration" a t-il subi des évolutions à travers le temps ?
Je revendique la paternité en France de ce terme, qui était inconnu dans le vocabulaire socio-politique il y a une vingtaine d’années. A l’occasion de la rédaction d'un DEA en 1980, j’ai utilisé le terme d’"intégration conflictuelle", davantage utilisé dans les cultures anglo-saxonnes ; en France, on lui préférait les termes d’assimilation ou d’insertion. Or dans le processus d’intégration, les acteurs fondamentaux sont aussi bien la personne à intégrer que celle qui intègre : une interaction permanente doit exister entre elles.
Les jeunes qui sont nés en France et qui y ont suivi des études sont en perpétuelle interrogation sur leur place dans la société. C’est autant d’ambitions individuelles et d’actions collectives qui doivent s’harmoniser. Jamais une politique publique, aussi généreuse soit-elle, ne réalisera à elle seule le défi de la réussite de l’intégration. L’intégration est d’abord un processus social et historique, non un processus politique. A l'inverse de l’assimilation, terme plus violent, dans le processus de l’intégration celui qui est intégré modifie son comportement autant que celui qui intègre.

Parmi ces deux principaux acteurs, quel est celui qui fait le moins d’efforts pour faire avancer ce processus ?
Quand la communauté musulmane, qui a une longue histoire en France, s’organise pour demander des droits afférents à sa pratique religieuse, cela produit une panique au sein de la classe politique qui ne sait pas bien gérer ces questions, même s'il y a des évolutions positives dans ce domaine.
Ceci dit, la France est un pays très ouvert et en pleine mutation. L’exemple des mariages mixtes est très significatif. Il y a quelques années, quand la jeune fille maghrébine se mariait avec un Français, elle était carrément reniée par sa famille. Aujourd’hui, la plupart des parents privilégient l’entente de ces ménages sans condition de religion ou de nationalité. En revanche, ce sont les problèmes de masse qui sont récurrents : l’emploi, les quartiers défavorisés, peuplés à 70% de Maghrébins, qui ont généré l’effet de ghettoïsation ; une telle concentration n’aide pas à l’ouverture vers l’autre. Une meilleure répartition de l’habitat favoriserait le rapprochement et éviterait les concentrations ethniques qui handicapent l’intégration.

Depuis que cette politique d’intégration est menée, peut-on parler de régression ?
Les personnes qui accusent les Maghrébins ou les musulmans en général de communautarisme le font souvent par ignorance. Il faut dépasser ces barrières mentales pour accéder à la modernité. La modernité, c’est justement la reconnaissance des différences et la valorisation des ressemblances. Aujourd’hui, c’est un fait, il y a une population arabo-musulmane qui interpelle les élus, qui vote et qui ne demande que l’application des lois. Il y a surtout des demandes d’intégration, bien davantage que des volontés de confrontation identitaire, séparatiste et communautaire. Notre responsabilité à nous, acteurs sociaux et politiques, est d’enraciner l’islam en France en toute transparence.

Quelle est la part de responsabilité des médias, qui véhiculent parfois l’image du Maghrébin malfaiteur ?
Les médias y sont pour quelque chose mais la responsabilité incombe aux musulmans d’expliquer en permanence que ces comportements n’ont aucun rapport avec l’islam. Je trouve que les médias ont connu une sensible progression en terme d’objectivité. Le dernier exemple en date est celui de l’acte criminel dont le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a été victime. S’agissant du criminel, il a d’abord été présenté par les médias comme étant un cas psychiatrique avant d'être désigné en tant qu’Arabe–immigré.

Quel est votre sentiment quant à l’évolution du tissu associatif arabo-musulman ?
Ce qui frappe en premier lieu, c’est le rajeunissement formidable de cette population qui participe aux associations ; on n’a plus affaire à des associations au niveau local seulement mais à des jeunes prêts à prendre des responsabilités et ça, c’est une garantie pour l’avenir. Aucune population ne peut évoluer si elle ne produit pas un minimum d’encadrements de ses élites. Beaucoup de ces jeunes qui, militants dans les milieux associatifs des années quatre-vingt, ont été instrumentalisés dans les mairies et autres, ont su devenir de véritables porte-paroles autonomes. Cette autonomie leur procure une plus grande légitimité auprès de la population..

Ces jeunes militants sont pourtant parfois perçus comme les membres d'une sorte d’internationale islamiste.
C’est en partie vrai. Et alors ? Qu ’il y ait des relations entre les intellectuels musulmans de France et ceux d’Europe ne peut être qu’une bonne chose. L’islam dans les pays européens comme la Belgique, le Royaume-Uni ou l’Allemagne a tout à gagner dans l’échange qui génére une vraie pratique de l’islam , qui s’imposera, à long terme, aux pouvoirs publics. L'islam s’organisera et s’enrichira davantage, confronté à d’autres modernités. Je reste convaincu que cet islam va avoir une influence sur sa pratique dans les pays d’origine, comme l’Algérie notamment. On voit bien que le contexte dans lequel cette religion est pratiquée est en étroite relation avec sa conception : l’islam du Maroc est différent de celui qui est prêché en Algérie. Je suis de ceux qui pensent que l’islam est une chance pour la France, et que la France est une chance pour l’islam.

Dans le contexte actuel, pensez-vous que nous assistons à une nouvelle "chasse aux sorcières" menée contre les musulmans du monde par les Etats-Unis ?
Sincèrement, non. Car si l'intention des Etats-Unis était telle, ils auraient commencé par l’Arabie Saoudite, fief de tous les islamistes, qui est au contraire leur principal allié.

La revendication par certains musulmans de leur islamité peut-elle constituer un frein à l’intégration sociale ?
Si ces musulmans considèrent que la pratique de l’islam se traduit nécessairement par des signes ostentatoires, cela pourrait constituer un frein. On sait que l’entreprise n’embauche pas à l’accueil une femme voilée. Or l’islam est une religion qui s’adapte. La foi est autre chose que tous les signes extérieurs à partir desquels on ne peut pas juger le personnes.
Concernant les grands chantiers, le gouvernement projette de consacrer un budget de 30 milliards d'euros sur cinq ans, essentiellement pour reconstruire le paysage urbain, avant d'aborder l’intégration économique des immigrés par la formation qualifiante. Les départs en retraite aidant, il s’agit de les intégrer dans le monde de l’entreprise qui a besoin de jeunes; y compris les jeunes diplômés. Enfin, il est absolument injuste que dans les quartiers défavorisés, la belle idée de "l’accès au savoir tout au long de la vie" soit si peu présente là où justement elle est plus que nécessaire. C’est une question de volonté politique car les budgets existent pour mettre en place ces politiques.